Les Sept de Chicago

The Trial of the Chicago 7 Film de procès américain, britannique, indien (2020) d’Aaron Sorkin, avec Yahya Abdul-Mateen II, Sacha Baron Cohen, Danny Flaherty, Joseph Gordon-Levitt, Michael Keaton, Frank Langella, John Carroll Lynch, Eddie Redmayne, Noah Robbins, Mark Rylance, Alex Sharp, Ben Shenkman et Jeremy Strong – 2h09

En 1968, une manifestation pacifique contre la guerre du Vietnam lors de la convention démocrate de Chicago tourne à l’émeute face aux forces de police. Quelques années plus tard, juste après l’élection de Nixon à la présidence, les huit hommes tenus pour responsables des débordements sont traduits en justice au cours d’un procès politique…

En 2006, durant les dernières années de l’administration Bush, Steven Spielberg commande un scénario à Aaron Sorkin sur l’affaire des sept de Chicago. Le créateur d’A la Maison Blanche n’a jamais entendu parler de cette affaire mais, comme on ne dit jamais non à Spielberg, il s’exécute volontiers pendant que le réalisateur commence à envisager son casting (Heath Ledger dans le rôle de Tom Hayden, Will Smith dans celui de Bobby Seale). C’aurait fait un grand film sauf que le projet s’arrête là, certainement suspendu par l’élection rassurante de Barack Obama. Aujourd’hui, après quatre ans de Trump au pouvoir et des abus policiers se multipliant des deux côtés de l’Atlantique, Sorkin a eu envie de ressortir son script. Ayant déjà réglé ses comptes avec l’ère Nixon dans Pentagon Papers et apprécié Le Grand Jeu, le premier film de Sorkin, Spielberg convainc le scénariste de réaliser lui-même Les Sept de Chicago. Coproduit par Dreamworks, Cross Creek Pictures et Marc Platt Productions (La La Land) mais finissant sur Netflix, Covid oblige, le film choral tiré d’une histoire vraie semble taillé pour la prochaine cérémonie des Oscars… si elle a lieu.

Les Sept de Chicago a le même défaut que Le Grand Jeu : il est considérablement mieux écrit que réalisé. Le script est si brillant que la mise en scène se contente de rester illustrative, ce qui n’empêche pas le film d’être convaincant, Sorkin étant un scénariste prodigieux, mais aussi assez rhétorique et presque programmatique, calibré pour la saison des Oscars. On ne s’étonnera pas de voir que l’essentiel du film se déroule au tribunal, terrain de prédilection du scénariste, mais on regrette aussi que les flash-backs des émeutes manquent de consistance, appréhendés par le réalisateur débutant. Sorkin a ainsi recours à l’utilisation d’archives superficielle et, comme pour se rassurer avec ce qu’il sait faire, il monte ses images de manifestation en parallèle avec les témoignages des acteurs, enchaînant entre eux les dialogues des uns et des autres de manière un peu redondante. La seule image qui marque dans ces scènes d’émeutes est le moment où les sept, coincés contre la vitrine d’un restau chic où sont installés les intervenants de la convention démocrate, voient les flics face à eux ôter leurs badges et leurs noms de leurs uniformes avant de charger – un geste d’autant plus glaçant à l’heure où l’on préconise, chez nous, de flouter les policiers filmés pour les conforter dans un anonymat garantissant une impunité répressive…

Abbie Hoffman (Sacha Baron Cohen) et Jerry Rubin (Jeremy Strong), les deux rigolos des sept de Chicago, s’apprêtent à faire leur show au procès.

Si à l’image Les Sept de Chicago manque de souffle, ne parvenant pas tout à fait à incarner les réminiscences du passé dans le présent, son écriture est en revanche experte, aussi idéale pour décortiquer les mécanismes de la justice américaine que pour faire entendre la voix des accusés qui s’y opposent. Côté cour, on est estomaqué par la partialité incroyable mais vraie du juge (Frank Langella) et on aimerait s’attarder un peu plus sur le tiraillement du procureur (Joseph Gordon-Levitt) chargé de faire condamner à contrecœur les sept pour un motif de conspiration qu’il trouve lui-même aberrant. Du côté des accusés, on soutient l’obstination de l’avocat Kunstler (le pauvre, en vrai, finira alcoolique à force de désillusion sur ce procès !) joué par le spielbergien Mark Rylance, on s’amuse d’Abbie Hoffman et Jerry Rubin tournant la cour en dérision, et on est fasciné par le débat qui anime les sept sur la manière de porter la contestation. Le casting est de haute volée : Eddie Redmayne y trouve son meilleur rôle et le pauvre reste pourtant éclipsé par un Sacha Baron Cohen en état de grâce. Ayant collectionné les rôles de sale type, John Carroll Lynch joue cette fois un boyscout non-violent qui lui va tout aussi bien, et Michael Keaton vole la vedette à tout le monde le temps de ses deux scènes dans le rôle de l’ancien ministre de la justice, confirmant l’intérêt gouvernemental à l’initiative du procès. Evidemment, avec son sens du dialogue, Sorkin n’a aucun mal à convaincre ces grands acteurs et, comme pour prouver la suprématie du script dans Les Sept de Chicago, il fait reposer toute la situation de son film sur… l’omission d’un adjectif possessif ! Avec une telle virtuosité scénaristique, on serait tenté de graver d’ores et déjà son nom sur l’Oscar du meilleur scénario…

BASTIEN MARIE


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