Les Choses de la vie

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À la suite d’un terrible accident de voiture, un architecte à l’article de la mort se remémore sa vie partagée entre son ex-femme et sa nouvelle compagne…

Les Choses de la vie est un film très émouvant qui m’a submergé sous sa mélancolie, ne serait-ce que par la belle musique de Philippe Sarde. C’est déjà difficile d’écrire dessus sans avoir la gorge serrée, mais en plus avec la perceuse dans l’appartement voisin ; les choses de la vie, je suppose… Avant ce film, Claude Sautet avait déjà réalisé une comédie (Bonjour sourire !, 1956) et deux polars (Classe tous risques, 1960 ; L’Arme à gauche, 1965) dont les succès très moyens au box-office (ils ont tous fait plus d’un million d’entrées, mais à l’époque, c’était moyen…) l’avaient décidé à mettre sa carrière de metteur en scène entre parenthèses pour n’être que scénariste. C’est Jean-Loup Dabadie qui le sort de cette pause en lui présentant le roman de Paul Guimard dont il est persuadé qu’il ferait un bon film, malgré les nombreux réalisateurs qui ont déjà refusé le projet, sans doute effrayés par le défi technique que représente l’accident de voiture. Sautet, lui, relève le pari, réunissant ce qui deviendra sa bande : Dabadie, donc, avec lequel il écrira six films, et le couple Michel Piccoli/Romy Schneider qu’il réunira ensuite dans Max et les ferrailleurs (1971) et Mado (1976). Succès critique (présenté en compétition à Cannes et vainqueur du prix Louis Delluc) et public (avec près de 3 millions d’entrées, le film restera le plus gros succès de son auteur), Les Choses de la vie relance la carrière de Sautet réalisateur, particulièrement productif dans les années 70, qui y trouve aussi la particularité de son cinéma, l’observation consciencieuse des doutes de la bourgeoisie de l’époque. On finira par le lui reprocher – certains critiques le considéreront plus comme un sociologue que comme un cinéaste, s’effaçant derrière ses sujets – mais Les Choses de la vie, pas de doute, c’est bien du grand cinéma !

Articulant son récit morcelé autour d’un accident de voiture, Les Choses de la vie raconte l’histoire d’un homme au seuil de la mort qui fait donc le bilan de sa vie, dans un esprit proche du Je t’aime, je t’aime (1968) d’Alain Resnais ou, plus récemment, des films de Gaspar Noé (si quelqu’un connaît personnellement le réalisateur d’Enter the Void, s’il peut lui demander de notre part s’il aime Les Choses de la vie…). Comme tout commence et tout finit avec cet accident de voiture, peut-être faut-il commencer par parler de ça. Plusieurs mois de préparation pour dix jours de tournage, cette séquence de l’accident est déjà une sacrée scène d’action ! Très précisément coordonnée pour saisir l’événement dans ce qu’il a d’à la fois impressionnant et tragiquement banal, révélant un sens du détail qui amorce déjà la nature impressionniste du film, cette séquence marqua durablement un certain John Woo. Après l’avoir montré à l’envers au tout début du film, pour annoncer son récit rétrospectif et fataliste, Claude Sautet fait resurgir l’accident régulièrement dans le métrage, par plusieurs détails épars, tantôt ralentis tantôt accélérés, pour rappeler ces quelques secondes de chaos métallique à la source du flot de souvenirs. Une fois le fracas terminé, le lieu de l’accident devient la scène d’un théâtre ordinaire où se joue la vie d’un homme sous les yeux des nombreux badauds qui se sont arrêtés sur le bord de la route, parmi lesquels un Boby Lapointe dont le malaise de bourreau involontaire nous hantera aussi longtemps.

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Pierre (Michel Piccoli) sur le point de faire le point…

Qu’en est-il alors des souvenirs, du récit de vie ? Déjà, ils sont incarnés par un Michel Piccoli impeccable, semblant vivre son personnage plus qu’il ne le joue. Il se lève un matin et aide sa compagne traductrice, sublime Romy Schneider, à trouver un mot qu’elle a sur le bout de la langue : affabuler. Et d’affabuler, il n’en est évidemment pas question quand on est à l’article de la mort. C’est ainsi qu’on suit ce personnage dans le récit de sa vie forcément influencé par son terme que l’on sait proche. Sans emphase, Claude Sautet souligne ainsi les regrets qu’il n’aura pas le temps de rattraper (quand il reproche subitement à son père son absence, quand il demande à sa compagne en pleurs de descendre de voiture pour qu’il puisse partir à Rennes) et les mots qu’il laisse derrière lui (le « je t’aime » sur la machine à écrire, la lettre de rupture écrite à regret qu’il faut détruire). Curieusement, le personnage semble déjà plus spectateur qu’acteur de sa propre vie : il pousse une gueulante sur un chantier pour une décision qui ne sera de toute façon pas la sienne,  il visualise littéralement un souvenir dans une chambre qu’il avait retapissé avec ses amis, il fuit le regard persistant de Romy dans la scène du restaurant, il se contente du bord-cadre ou de l’arrière-plan quand il le partage avec un autre personnage. Jusqu’à après l’accident, dont les images toujours impressionnistes sont nimbées de la voix off fragile, déchirante de Piccoli entre d’inquiétants songes pré-mortem, le personnage semble déjà voir sa vie d’un au-delà qu’il partage avec le spectateur aux yeux très probablement embués. Film bouleversant, Les Choses de la vie est aussi précieux que l’indique son titre.

BASTIEN MARIE

Autre film de Claude Sautet sur le Super Marie Blog : Max et les ferrailleurs (1971) ; Vincent, François, Paul et les autres (1974) ; Un mauvais fils (1980)


Une réflexion sur “Les Choses de la vie

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