Un cœur en hiver

Drame français (1992) de Claude Sautet, avec Daniel Auteuil, Emmanuelle Béart et André Dussolier – 1h45

Stéphane et Maxime sont deux luthiers associés. Maxime fréquente une de leurs clients, Camille, que Stéphane se met en tête de séduire à son tour…

L’âge d’or des 70’s du cinéma de Claude Sautet s’était conclu sur le décevant Garçon ! (1983) sur lequel le cinéaste avait eu l’impression de s’autoparodier. S’ensuivit une longue pause dans sa carrière de metteur en scène jusqu’à ce que sa rencontre avec Jacques Fieschi, scénariste du Police de Pialat, exactement comme celle avec Jean-Loup Dabadie juste avant Les Choses de la vie (1970), ne lui redonne envie de repasser derrière la caméra. Ca a d’abord donné la curieuse comédie Quelques jours avec moi (1988), le film testamentaire Nelly et Mr Arnaud (1995) et entre les deux ce Cœur en hiver primé à Venise. Il retrouve sur ce film Daniel Auteuil et engage Emmanuelle Béart après l’avoir croisée au restaurant dans une allure très stricte lui donnant des airs d’élève du Conservatoire – l’actrice dût par conséquent prendre un an de cours de violon pour le rôle. Sautet appréhendait la réunion de ce couple de la ville à l’écran, craignant que leurs rapports puissent compliquer le tournage, mais c’est l’exact inverse qui se produisit, Béart et Auteuil s’étant jurés de devoir se surprendre l’un l’autre.

Sur le tournage, Claude Sautet rappelle ses acteurs à l’ordre : « Là, on a du boulot, vous vous embrasserez plus tard, les enfants ! »

Après s’être amusé avec la jeune génération d’acteurs dans Quelques jours avec moi, Claude Sautet lui lègue cette fois un drame noir et mystérieux avec Un cœur en hiver. Il pourrait passer pour un film d’auteur pontifiant s’il n’avait cette superbe épure et surtout cette écriture redoutable. D’ailleurs, j’avais vu le film pour la première fois à un cours universitaire sur le scénario, l’analysant séquence par séquence pour rendre compte de la complexité croissante de l’inextricable triangle amoureux bâti par Sautet et Fieschi. Avec un tel script, la mise en scène n’a plus qu’à suivre le mouvement pour un film sans fioriture. D’ailleurs, Sautet n’a plus à cœur (hivernal) de traiter le contexte social de ses personnages, comme dans ses chefs-d’œuvre des années 70, mais à viser droit leur intimité, en les isolant dans le brouhaha des brasseries ou en s’invitant dans leur atelier calfeutré. Difficile cependant de cerner le point de vue de l’auteur via une psychologie de comptoir – quoique les bistrots sont un terrain de prédilection de son cinéma. Sautet se désintéresse-t-il d’une société qui n’est plus la sienne ? Probablement. Et son protagoniste, Stéphane, est-il l’alter ego du cinéaste se satisfaisant de sa position de spectateur des événements, ou plutôt son disciple de fiction, le luthier n’aimant que son mentor chez lequel il passe ses week-ends ?

En tous cas, Stéphane est d’une opacité frappante et fascinante, parfaitement saisie par Daniel Auteuil : l’acteur est très à l’aise avec son personnage en retrait, jouant avec son regard profond pour signifier son insondabilité. Cynique et sournois tel qu’il se définit lui-même, Stéphane/Auteuil impose sur le film un calme fou, et le transformerait presque en thriller. Il me fait aussi beaucoup penser au Max de Max et les ferrailleurs, semblant prendre un plaisir démiurgique à contempler le chaos qu’il a lui-même créé avec un soin d’orfèvre (Max répare des montres, Stéphane est luthier). Sauf que Stéphane reste mystérieux jusqu’au bout : on ne saura pas vraiment ce qu’il laisse dans cette histoire, s’il est affecté par son propre jeu. Face à lui, Camille (Emmanuelle Béart dans un de ses meilleurs rôles) semble être mise au défi par Stéphane auquel elle ressemble : elle est aussi peu bavarde que lui et se révèle plutôt quand elle joue de son violon, comme Stéphane quand il le répare. Quant à Maxime (André Dussolier césarisé), il est au contraire expansif comme pour résister à la réserve de son ami.

Après avoir réparé un automate, Stéphane (Daniel Auteuil) se dit que ce serait plus sympa de manipuler une vraie violoniste…

Qui entrerait dans Un cœur en hiver en pensant avoir à faire à un film de vieil auteur usé, n’écoutant que du Ravel sans sortir de son appartement parisien, serait donc surpris par l’écriture incisive, précise et alerte de Sautet. Semblant plus détaché que dans ses fastes années 70, il n’a pas son pareil pour sonder les tourments de l’âme et plonger dans une sentimentalité complexe et tortueuse. Idéalement rangée entre la loufoquerie de Quelques jours avec moi et la mélancolie de Nelly et Mr Arnaud, la noirceur d’Un cœur en hiver, énigmatique, forte et discrète, reste la pièce maîtresse de cette ultime trilogie du réalisateur.

BASTIEN MARIE

Autres films de Claude Sautet sur le Super Marie Blog : Les Choses de la vie (1970) ; Max et les ferrailleurs (1971) ; Vincent, François, Paul et les autres (1974) ; Un mauvais fils (1980)


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