Les Frères Sisters

les-freres-sisters-affiche-1022711Western franco-ricain (2018) de Jacques Audiard, avec John C. Reilly, Joaquin Phoenix, Jake Gyllenhaal et Riz Ahmed- 2h01.

Oregon, 1851. Eli et Charlie Sisters sont engagés par le Commodore pour assassiner Hermann Warn, chimiste inventeur d’une formule secrète. Pour remplir leur contrat, ils doivent retrouver le détective John Morris, chargé de retrouver la cible, partie sur la route de l’or…

Après avoir enfin obtenu la Palme d’or qui lui pendait au nez depuis des années, Jacques Audiard prend sa part de rêve américain en engageant un casting trois étoiles pour son premier pur western, l’adaptation du roman Les frères Sisters de Patrick deWitt. Loin de céder pour autant aux sirènes d’Hollywood, il garde son équipe française dont son complice Thomas Bidegain (réalisateur des Cowboys, remake moderne de La prisonnière du désert où apparaissait déjà John C.Reilly) pour l’écriture et Alexandre Desplat à la musique. Aussi, il préfère poser ses caméras en Espagne, notamment à Almería, mythique terre du western spaghetti.

Les frères Sisters est certainement le film le plus sobre d’un Audiard humble qui voyait sûrement mal comment revivifier le western, souvent décrit comme le genre cinématographique par excellence, tel qu’il a pu le faire avec le polar, le film de prison ou le vigilante en France. C’est donc tout en simplicité que le cinéaste porte malgré tout un regard nouveau sur le genre, bien épaulé par Benoît Debie et son attrait pour les lumières naturelles, n’hésitant pas à pousser la caméra dans ses retranchements dans des scènes nocturnes rappelant l’esthétique d’un Michael Mann. Il change ainsi de point de vue en filmant par exemple ses cavaliers en plongée, nous montrant ainsi des cowboys perdus dans une cartographie encore indistincte mais où l’horizon et toute sa charge symbolique ne sont plus présents. Dans un autre plan, il nous raconte, via un travelling s’élevant au dessus des dunes pour révéler l’océan Pacifique, un ouest, bien qu’encore sauvage, dont la conquête touche à sa fin avec là encore toute la désillusion que cela sous-entend.

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La chevauchée est loin d’être fantastique tous les jours pour nos frères Sisters…

Loin de se cantonner à l’éternel refrain de la mort du western, Audiard préfère utiliser le genre pour questionner notre époque, à moins que ça ne soit l’inverse… Son personnage de chimiste idéaliste soulève ainsi la question de l’élaboration d’un monde meilleur pour une réflexion idéologique qui ne manquera pas de bouleverser le siècle à venir. Mais, pour se donner les moyens de son ambition, il cède à l’espoir fou de la ruée vers l’or, armé de sa science. J’éviterais d’entrer davantage dans les détails d’une intrigue qui prend une tournure assez inattendue dans sa dernière ligne droite et je me contenterais d’ajouter que, mais vous l’aurez deviné, les plans les mieux huilés et bercés des plus nobles intentions ne sont pas promis au succès pour autant. Qu’importe, Audiard, jamais défaitiste, nous montrera la possibilité d’un bonheur plus simple dans un ultime plan apaisé.

Au-delà de ces grandes considérations, c’est bien les personnages qui font une fois de plus l’objet de toute l’attention du cinéaste. Il s’attaque pour la première fois à la question de la fratrie, ce qui ne manque évidemment pas d’invoquer, en creux, la figure du père, centrale chez Audiard (dont le patronyme suffit à expliquer cette obsession). D’un côté, une fratrie naturelle est régie par des rapports de domination tandis que de l’autre, une association qui tend à faire d’un détective privé et d’un chercheur d’or deux frères égaux et unis par les mêmes convictions. Ces duos sont défendus par un casting déjà incroyable sur le papier et qui se révèle évidemment impeccable sous la direction d’Audiard. Sans pour autant sortir de leurs emplois, le preux Jake Gyllenhaal, l’ingénu nouveau venu Riz Ahmed, l’imprévisible et dangereux Joaquin Phoenix mais surtout le touchant John C.Reilly, parviennent cependant à surprendre tant leur justesse est rare. On pourrait également compter le canasson Tub parmi les personnages puisque l’animal, jamais limité à un simple véhicule de l’ouest, a droit à un soin tout particulier. Et pour ceux et celles à cheval sur la parité qui regretteraient d’office un western de bonhommes de plus, n’oubliez pas que, Audiard oblige, c’est bien la virilité même qui est ici mise à mal. Malgré son classicisme, Les frères Sisters n’est définitivement pas tout à fait un western comme les autres.

CLÉMENT MARIE

 


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