Les Olympiades

Les Olympiades (Paris 13e) Chroniques sentimentales françaises (2021) de Jacques Audiard, avec Lucie Zhang, Makita Samba, Noémie Merlant, Jehnny Beth – 1h45.

Dans le 13ème arrondissement, quartier des Olympiades, Emilie prend Camille en colocataire. Les deux jeunes gens entretiennent vite une relation qui finit par mettre un terme à leur cohabitation. Camille rencontre alors Nora, dont les premiers mois à Paris ont été particulièrement difficiles. A ce triangle amoureux viendra s’ajouter une cam girl répondant au doux nom d’Amber Sweet…

Après Les Frères Sisters et un épilogue du Bureau des légendes, bouleversant pêché d’orgueil télévisuel qui se sera attiré les foudres des fans, Audiard semble faire son retour par la petite porte avec Les Olympiades, assumé comme un beaucoup plus petit projet. Celui-ci est pourtant bien antérieur. En effet, alors que Rebecca Zlotowski lui conseille la BD Les Intrus d’Adrian Tomine, Audiard se retrouve particulièrement inspiré par ses personnages, leurs rapports décalés aux autres et leur faculté commune à se mentir à eux-mêmes. Aussi, avant même de se lancer dans la production lourde des Frères Sisters, il se lance donc dans un premier traitement en collaborant avec Céline Sciamma, qu’on ne présente plus. Audiard nous a déjà prouvé en remakant Tobak qu’il était parfaitement capable d’adapter un matériau américain et transpose ici les récits de Tomine à une génération de trentenaires parisiens éduqués mais dont les diplômes ne les aident pas à trouver leurs voies. Il pioche ainsi dans différentes nouvelles, Les Intrus étant un recueil et l’histoire principale faisant même partie d’une autre bd de Tomine : Blonde Platine. Ce travail d’adaptation n’est d’ailleurs pas sans évoquer celui de De rouille et d’os qui explorait aussi différentes nouvelles de l’œuvre originale, Rust and Bone de Craig Davidson.

Développé pour avoir un « scénario d’avance » et pensé un projet opposé au Frères Sisters, à savoir une prod pas trop cher, qui puisse se tourner vite, sans star, sans cheval et, après son cast de bonhommes, un film qui mette à l’honneur des personnages féminins. Ainsi, il reprend le scénario avec une autre réalisatrice scénariste, Léa Mysius, qui a signé Ava, à ne pas confondre avec le film éponyme à la Luc Besson avec Jessica Chastain, et les Cinq diables à sortir prochainement. Le réalisateur d’Un prophète perpétue sa volonté de faire surgir de nouveaux visages dans le cinéma français. Ainsi, s’il fait appel à Noémie Merlant, devenue depuis incontournable et qui confirme largement tout le bien qu’on pensait d’elle, le rôle d’Emilie est confiée à Lucie Zhang, d’autant plus impressionnante que c’est son premier rôle, tandis que Makita Samba, « pur produit du conservatoire » selon Audiard, est choisi pour interpréter Camille. Sous la perruque d’Amber Sweet, les fans de rock indé auront reconnu Jehnny Beth, chanteuse de Savages également remarquée pour ses collaborations avec Gorillaz, Tindersticks, Bobby Gillespie, le chanteur de Primal Scream ou encore Rone… Heureusement, la modestie (relative) du projet fait qu’il n’est pas freiné par la pandémie du Covid. L’équipe profite du premier confinement pour répéter (on imagine que les sessions Zoom entre Noémie Merlant et Jehnny Beth devaient être tout à propos) puis, au printemps 2020, peut entamer son tournage, en effectif réduit, dans le quartier des Olympiades.

Jacques Audiard, Jehnny Beth, Makita Samba, Lucie Zhang dans la place sur la dalle des Olympiades ! (photo d’Olivier Metzger)

Il demeure bien quelques fantômes de ses anciens films : Amber apparaissant telle une rêverie relançant le récit, à la flamme d’une bougie, rappelant l’anniversaire fantastique d’Un prophète, le milieu de l’immobilier déjà présenté dans De battre mon cœur s’est arrêté comme un emploi alimentaire déviant le personnage de sa vocation tandis que le film associait aussi le piano aux souvenirs familiaux. Néanmoins, Les Olympiades s’impose comme un nouveau type de récit pour Audiard. Laissant le genre en dehors de cette nouvelle affaire (du moins celui impliquant des combines, des flingues, et des méthodes brutales), le réalisateur de la pudeur, qui, depuis Sur mes lèvres, ne peut cacher qu’il est aussi un grand romantique, se détache de sa relation conflictuelle à la violence pour s’attaquer plus frontalement que jamais à l’autre élément qui lui pose d’éternels problèmes de vraisemblance. En effet, Audiard a souvent associé violence et sexualité en interview dans leur faculté à interroger, sinon à remettre carrément en cause le réalisme d’un film. Une fois encore, le challenge est largement relevé et il parvient à filmer la sexualité avec une délicatesse qui n’appartient qu’à lui, profitant largement de l’élégance de son noir et blanc.

En effet, Audiard fantasmait ce procédé depuis longtemps, en tant que fan, je dois avouer que moi aussi, et trouve avec Les Olympiades le film parfait pour se lancer dans le noir et blanc, là encore opposé aux images de western colorées de Benoit Debie. Après tout, il y a vingt cinq ans, celui qui était d’ailleurs l’acteur fétiche d’Audiard, nous prouvait que le noir et blanc n’avait pas son pareil pour magnifier la capitale (passé ce choix esthétique payant, je précise que les deux films n’ont clairement rien à voir). Fruit du travail magnifique (et numérique) de Paul Guilhaume, chef op sur les films de Léa Mysius, le noir et blanc brillant lui permet ainsi d’harmoniser les peaux de ses acteurs mais aussi les murs de la ville. Audiard trouve plus largement dans le noir et blanc un nouveau moyen de stylisation, une stylisation qui paradoxalement semble rendre son cinéma toujours si réaliste aux yeux de ses spectateurs. Comme quoi, si lui-même de se l’explique pas, quand c’est bien fait, la magie du cinéma opère encore !

Pour nous faire entrer en empathie avec ses personnages complexes, tour à tour solaires ou déprimés, Audiard peut également compter, en plus du noir et blanc, sur un autre outil de stylisation : la musique. Après Deephan sur lequel il avait travaillé avec Nicolas Jaar, Audiard fait une nouvelle infidélité à Alexandre Desplat en se tournant vers Erwan Castex (aucun lien…) plus connu donc sous le nom de Rone (mais oui, celui là même de la collab’ avec Jehnny Beth !). La collaboration n’est de toute façon pas sans rappeler celle avec Desplat. En effet, les beats du jeune prodige de la musique électronique et ses fameuses vibrations sonores, s’ils entrent en résonnante avec le rythme d’une vie urbaine tumultueuse, traduisent surtout les pulsations internes de ses personnages et leur trentaine flottante de classe moyenne.

Attention, passé cette photo, ça spoile un poil plus…

Nora (Noémie Merlant) et Camille (Makita Samba), un des couples, pas forcément le plus fonctionnel, de ce « Un garçon, trois filles, je sais pas combien de possibilités »…

Si on a pu écrire que Les Olympiades n’était à priori pas un projet ambitieux, il s’agirait maintenant de rappeler que le film traite quand même de la vie, de la mort, du sexe, de l’amour mais aussi voir surtout de la communication. Tout un programme ! En effet, pleinement contemporain, Audiard s’interroge sur l’amour au temps des smartphones, des réseaux sociaux et des appli de rencontres. Si le film, oscillant entre légèreté et gravité, aborde notamment le cyberharcèlement et nous fait ressentir, malgré cette société de l’hypercommunication, la solitude de ses personnages, il se garde bien, contrairement à bien d’autres œuvres plus moralisatrices sur le sujet, de condamner ces nouvelles technologies, pas plus que ceux et celles qui les utilisent. Plus largement, les personnages ont du mal à communiquer déjà parce qu’ils se mentent à eux-mêmes. Emilie, qui n’hésite pas à switcher de langue pour parasiter le dialogue, cache mal sous sa carapace de punk de l’amour qu’elle est bien la plus fleur bleue de tous. Camille, dont l’assurance touche à l’arrogance, est lui-aussi bien moins sûr de lui qu’il aime à le montrer. Pour le second rôle de sa jeune sœur, il sera également question de communication puisque le stand-up lui permet de ne plus bégayer. Enfin, Nora, plongée dans une alarmante détresse, alors que le poids du patriarcat la rend incapable de bien vivre sa sexualité, préfère se montrer sous un tout autre jour le temps d’un entretien ou même d’un pain dans la gueule. C’est finalement Amber Sweet, malgré les faux semblants induit par son activité de camgirl, qui s’imposera comme le personnage à la parole la plus franche. C’est même cette relation virtuelle qui permettra à Nora de se livrer et de se découvrir. Aussi, dans le dernier plan du film, c’est un objet aussi trivial qu’un interphone transmettra la déclaration d’amour. Comme quoi, la communication n’est pas que question de moyen…

Si beaucoup semblent voir ici Audiard en pleine réinvention, parlant même de renaissance, le cinéaste investissant effectivement un sujet pouvant évoquer la nouvelle vague, si tant est que la nouvelle vague puisse encore être synonyme de fraîcheur, on préfère voir dans Les Olympiades une nouvelle évolution de son cinéma. Un cinéma pour le coup délesté de ses préoccupations sur les genres virils et la figure mythologique du héros sans pour autant qu’on est l’impression d’y perdre au change face à ces bouleversants portraits contemporains davantage sortis de la comédie romantique, avec à la clef un happy end puisant dans des motifs de contes de fée (Nora est réanimée par un baiser tandis que Camille vient libérer Emilie de sa tour). Nul besoin qu’ils soient plongés dans une jungle carcérale ou dans la détresse sociale la plus rugueuse, comme toujours dans le cinéma de résilience d’Audiard, il est surtout question de survie et survivre, ça peut aussi simplement chercher à ne pas vivre seul. Si Audiard avoue malgré tout avoir réfléchi au « premier film » comme un genre à part entière en œuvrant sur Les Olympiades, nul doute que ces précieux marivaudages sont encore une fois le signe d’une filmographie dont l’excellence ne doit rien au hasard. Même si, pour le coup, voir Audiard partir au Mexique pour tourner son prochain film, une comédie musicale en espagnol, ça a de quoi de nouveau garantir de sacrés contrastes !

CLÉMENT MARIE

(1) A noter que si le film est aussi intitulé Les Olympiades, Paris 13e ou Paris, 13th District, nos amis germains ont droit au très joli titre Wo in Paris die Sonne aufgeht soit « Là où le soleil se lève à Paris »…

Notre première émission « LE DERNIER FILM AVANT LA FIN DES SALLES », consacré au film :


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