Dracula

mv5bmtyyotm5nzu3nl5bml5banbnxkftztgwotqxnjaxnze40._v1_-1Bram Stoker’s Dracula Film d’horreur américain (1992) de Francis Ford Coppola, avec Gary Oldman, Winona Ryder, Anthony Hopkins, Keanu Reeves, Richard E. Grant, Cary Elwes, Billy Campbell, Sadie Frost et Tom Waits – 2h08

De retour d’une guerre sanguinaire, le comte Dracula devient un vampire après avoir renoncé à Dieu par désespoir d’avoir perdu son épouse. Plusieurs siècles plus tard, Dracula utilise Jonathan Harker pour se rendre à Londres et ravir sa fiancée, ressemblant trait pour trait à sa défunte femme…

Avant de devenir la série BBC/Netflix de Stephen Moffat et Mark Gatiss, moins parfaite que Sherlock mais tout de même très intéressante dans son questionnement du mythe par sa réappropriation, la dernière grande version de Dracula était bien celle de Francis Ford Coppola en 1992 (donc non, on ne parlera pas de Dracula 2000 ni de Dracula Untold, désolé). Programmé par l’association cinéphile saint-loise Back to the Bobine le 9 mars dernier, dans une 4K qui sied à ravir à Monica Bellucci, les spectateurs présents ont pu (re)découvrir en salles à quel point Dracula est le dernier grand film de Coppola, catégorie chef-d’oeuvre indéniable à ranger à côté des Parrain et d’Apocalypse Now, n’en déplaise à ceux (comme votre serviteur) qui avaient succombé au charme étrange de Twixt, cousin bancal pour ne pas dire dégénéré de ce Dracula.

Mais recommençons par le commencement, voulez-vous, avec le scénario d’un jeune producteur, James V. Hart, qui, en 1977, n’a encore accroché aucun titre à son CV de scénariste mais se désole de constater que toutes les versions cinématographiques de Dracula ou presque sont moins adaptées du roman de Bram Stoker que de la pièce de théâtre qu’il a inspirée. Il écrit donc un script beaucoup plus fidèle au texte de l’auteur (d’où le titre original, Bram Stoker’s Dracula, qui le mentionne pour signifier cette fidélité au roman, à moins que ce ne soit pour éviter d’éventuels soucis de copyright avec Universal), qui commence à tourner à Hollywood à la fin des années 80. Hart le propose à David Lean qui refuse, préférant se concentrer sur une adaptation de Nostromo de Joseph Conrad qu’il n’aura pas le temps de tourner, et le script doit devenir un téléfilm réalisé par Michael Apted (qui ne se fera donc pas, mais Apted reste producteur exécutif).

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Francis Ford Coppola dirige son acteur Gary Oldman : « Pour cette scène, ce serait bien que tu penses comme une chauve-souris… »

Francis Ford Coppola, de son côté, n’a toujours pas épongé les dettes d’Apocalypse Now, auxquelles se sont ajoutées celles de Coup de cœur et Tucker. Coup de chance, Winona Ryder tombe sur le scénario de Hart et, gênée d’avoir décliné un rôle dans Le Parrain 3, le propose à Coppola. Il accepte en pensant que Dracula, combiné à sa suite mafieuse tardive, sauvera sa boîte American Zoetrope de la faillite (et ce sera le cas !). Le projet trouve preneur chez Columbia, un gros casting est réuni (outre Ryder, Gary Oldman obtient son premier rôle dans un film ricain, Anthony Hopkins attend patiemment son Oscar pour Le Silence des agneaux, et Keanu Reeves surfe sur la vague post-Point Break) et tout est fait pour garder le budget à un niveau raisonnable : tournage exclusivement en studio à L.A. et refus catégorique de Coppola d’user de CGI balbutiants et coûteux, préférant engager son fils Roman pour bricoler des effets pratiques sur le plateau. Ensuite, pour montrer patte blanche, le cinéaste coupe vingt minutes dans les passages les plus gores, quand bien même la Columbia était OK avec un classement R, et laisse le studio s’occuper de la bande-annonce, la sienne étant jugée trop effrayante. Et c’est le jackpot : 30 millions de dollars récoltés lors de son premier week-end d’exploitation – un record à l’époque – suffisant presque à rembourser le budget de 40 millions, et trois Oscars qui ne font pas de mal non plus ! Cinéaste heureux, Coppola ne reconnaîtra plus un tel succès depuis…

Il faut dire que le réalisateur n’y a pas été de main morte sur ce film, au romantisme aussi exacerbé que son goût du macabre, ce Dracula étant sans doute le film le plus complet sur le mythe du fameux vampire. Une exhaustivité qui se trouve rien que dans l’interprétation hallucinée de Gary Oldman (qui n’a d’égale que celle non moins hallucinée d’Anthony Hopkins dans le rôle d’un Van Helsing particulièrement bad-ass), l’acteur jouant le vampire dans toutes ses formes (vieux châtelain, jeune transi, loup-garou et chauve-souris), incroyablement polymorphe là où des Bela Lugosi ou Christopher Lee, aussi iconiques soient-ils, ne s’en tenaient qu’à une facette du personnage. Même s’il se tient à la fidélité prônée par James V. Hart, Coppola ne perd jamais une occasion de faire un clin d’œil aux réalisateurs qui l’ont précédé : une réplique du Tod Browning, un thème musical du Terrence Fisher, un décor du John Badham, un élément d’intrigue du Dan Curtis, et surtout la flamboyance et les jeux d’ombres de Murnau. Une manière d’insister sur la nature profondément cinématographique du personnage éternel (ce n’est pas un hasard si Dracula assiste à la naissance du cinématographe dans les rues de Londres où il est filmé avec une caméra d’époque) tout en traitant ses excès horrifiques avec une désinvolture réjouissante (par exemple avec un raccord sur un gigot qui fait un effet bœuf). Bref, le réalisateur s’éclate comme un dément avec un film de commande qui devient finalement une œuvre qui fait la grandeur de son art.

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Dracula (Gary Oldman) commence son emprise sur Jonathan Harker (Keanu Reeves) : Murnau n’aurait pas fait mieux…

Déjà parce que Dracula est le genre de film qui peut rendre fiers tous les gens qui ont bossé dessus : le score ténébreux de Wojciech Kilar, la photo ardente de Michael Ballhaus, les costumes d’Eiko Ishioka, les maquillages de Greg Cannom, les décors miniatures ou à taille réelle, les effets spéciaux du fiston, les effets sonores oscarisés, tout est impeccable ! Bon, à la rigueur, on veut bien reconnaître que Keanu Reeves, de son propre aveu, était fatigué sur ce tournage, mais on adore tous Keanu de toute façon ! Mais le choix décisif de Coppola est celui de n’avoir utilisé que des effets pratiques et physiques parce qu’après l’avoir revu en salles près de trente ans après sa sortie, on peut vous assurer que Dracula n’a pas pris une ride et est aussi éternel que son personnage ! Avec des effets spéciaux numériques début 90, ç’aurait sans doute été une autre mayonnaise… Ce n’est pas pour faire le réac genre « les effets numériques, c’est que de la merde ! », c’est plutôt que Coppola rend hommage à un cinéma des pionniers, usant de vieux « trucs » qui fonctionnent encore plutôt que de se ruer sur une modernité incertaine. Sur le plateau, Roman Coppola avait engagé un magicien comme consultant et hop, ça nous rappelle Georges Méliès. Dracula saisit les larmes de Mina pour les transformer en diamants et hop, c’est une citation de La Belle et la Bête de Cocteau. Comme son Dracula qui se promène dans les débuts du cinéma, Coppola se ballade dans une poésie d’antan, dans un fantastique encore visible, palpable à l’image. Et comme son personnage sans âge, Coppola fait de son Dracula une œuvre de cinéaste chevronné dans laquelle subsiste encore la fougue d’un jeune réalisateur et l’innocence d’un jeune art.

BASTIEN MARIE


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