Zombi Child

2314268Film fantastique français (2019) de Bertrand Bonello, avec Louise Labeque, Wislanda Louimat, Katiana Milfort et Mackenson Bijou – 1h43

En Haïti en 1962, un homme est ramené d’entre les morts pour travailler de force dans les plantations. Cinquante-cinq ans plus tard, sa petite fille est admise dans le prestigieux pensionnat de la Légion d’honneur à Paris et, pour rejoindre une sororité, elle doit confier à ses nouvelles amies son secret familial…

Alors qu’il développe un projet de longue haleine vraisemblablement destiné à la télévision, Bertrand Bonello cherchait un film à tourner vite et pour pas cher pour garder la main. Il le trouve dans de vieilles notes desquelles émerge le zombi haïtien (sans E donc, la lettre étant ajoutée par les anglo-saxons). Très vite, il écrit le scénario de Zombi Child partagé entre deux époques : l’une à Haïti en 1962 avec un cas de zombification avéré, et l’autre de nos jours dans le lycée de la Légion d’honneur, réservé aux descendants de personnes ayant reçu cette distinction. Après de courtes négociations avec les instances concernées (d’un côté celles de Haïti voulant s’assurer de la bonne image de l’île et de sa culture, de l’autre la direction du lycée ravie d’accueillir un tournage qui traite vraiment de l’école), Bonello a rassemblé une petite équipe pour y tourner rapidement et a monté le film sans attendre pour qu’il soit prêt pour Cannes où il retrouvait la Quinzaine des réalisateurs pour la seconde fois après De la guerre (2008).

Présent dans une poignée de films de la sélection, le zombi(e) était tendance à Cannes et ce dès le film d’ouverture, The Dead Don’t Die, auquel Zombi Child semble faire la nique : à la variation usée du cinéma de Romero par Jim Jarmusch, Bertrand Bonello répond par un retour aux sources du mythe, autant par ses origines haïtiennes que pour le sous-texte politique des films qu’il a inspirés, le tout dans un long-métrage beaucoup plus maîtrisé et de l’élégance habituelle des images de son auteur. Le film se déroule donc entre deux espaces-temps – les terres haïtiennes de 1962 et le lycée de nos jours – dont le plus exotique n’est pas forcément celui qu’on croit. Filmé de manière naturaliste, l’épisode haïtien nous semble familier bien que trop rare au cinéma malgré Vaudou (1943) de Jacques Tourneur et L’Emprise des ténèbres (1988) de Wes Craven. Alors que l’épisode parisien, nous montrant le drôle d’archaïsme qui régit le lycée de la Légion d’honneur peu connu (Bonello lui-même en a appris l’existence durant la préproduction !), étonne non sans ironie et laissera apparaître le versant fantastique de Zombi Child. Du fantastique qui déçoit un peu d’ailleurs mais qui montre aussi l’exploitation capricieuse qu’a subi le zombi au cinéma, flanqué d’un E et de visions horrifiques qui n’ont que très peu de rapport avec le vaudou.

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Les pensionnaires du lycée de la Légion d’honneur prêtes pour leur histoire qui fait peur…

Quant à l’aspect politique de Zombi Child, il se joue évidemment dans le frottement de ses deux parties, laissant apparaître un fantôme colonialiste qui met mal à l’aise, ainsi que dans le lien historique des deux lieux : Napoléon fondait le lycée à l’époque même où Haïti acquérait son indépendance. Filmée avec un plaisir évident par Bonello qui évite soigneusement un regard blanc, l’île se révèle meurtrie (le zombi se réfugie dans les ruines du Palais du Roi Christophe, bâti en l’honneur d’un indépendantiste), empoisonnée par les dérives économiques de sa culture vaudou (l’homme est zombifié par son frère qui veut vendre sa propriété avant d’être réduit en esclavage), mais encore vivace dans l’esprit de ceux qui ont dû la quitter et forte par ses rites filmés sans emphase. Les rites du lycée, eux, prêtent plus à sourire, perpétuant des valeurs nationales désuètes qui pousseront ses pensionnaires ennuyées à s’intéresser d’un peu trop prêt au vaudou. Zombi Child nécessite donc un petit effort de contextualisation qui se révèle passionnante et qui ne l’empêche nullement d’être envoûtant, que ce soit par la beauté saisissante de ses nuits haïtiennes ou par la mise en scène assurée de Bonello, fidèle à lui-même (les escapades nocturnes des héroïnes poursuivent celles du sublime Nocturama) tout en faisant revenir quelques cadors du genre, évidemment Romero, mais aussi De Palma (un plan au ralenti sort tout droit de Carrie) ou Argento (pas de pensionnat de jeunes filles sans Suspiria). Pour un petit film, Zombi Child se révèle donc particulièrement riche…

BASTIEN MARIE


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