Last Flag Flying

mv5bmji3mdaxntg1of5bml5banbnxkftztgwmzmzmdm1mzi-_v1_sy1000_cr006741000_al_Road movie américain (2017) de Richard Linklater, avec Steve Carell, Bryan Cranston, Laurence Fishburne, J. Quinton Johnson, Deanna Reed-Foster, Yul Vazquez et Cicely Tyson – 2h05

En 2003, un vétéran de la guerre du Vietnam retrouve deux compagnons d’arme pour leur demander de l’accompagner récupérer le corps de son fils, tué en Irak…

Comme c’est la première fois que nous parlons d’un de ses films sur le Super Marie Blog, on va en profiter pour déclarer toute l’admiration que nous portons à Richard Linklater, cinéaste autodidacte d’Austin, Texas, à la carrière aussi étonnante que méconnue. Le sieur peut aussi bien être l’auteur d’une comédie chorale culte aux Etats-Unis (Dazed and Confused, 1993, et sa très bonne suite spirituelle Everybody Wants Some !!, 2016) que de films d’animation en performance capture psyché et parano (l’adaptation de K. Dick A Scanner Darkly, 2006, ou l’onirique Waking Life, 2001), d’une trilogie d’auteur courant sur plusieurs années (les Before… sortis de 1995 à 2013) que de comédies grand public taillées pour Jack Black (Rock Academy, 2003 ; Bernie, 2011), en passant par le film de gangster (The Newton Boys, 1998), le biopic (Me and Orson Welles, 2008), etc. Un véritable touche-à-tout comme on en fait peu et dont l’oeuvre n’a véritablement été mise en lumière qu’avec le somptueux Boyhood (2014) et son tournage de douze ans aboutissant à la course aux Oscars. Mais chaque film de Linklater est pour nous un événement tant on ne peut être que surpris par son éclectisme et ne jamais savoir à quoi s’attendre en entrant dans la salle. Bon, il y a quand même une obsession qui traverse une bonne partie de sa filmographie, celle du temps qui passe et affecte des personnages forcément portés sur la nostalgie, et dont Boyhood ne représente encore une fois que la partie immergée de l’iceberg.

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Richard Linklater boit un coup avec son nouveau pote, Bryan Cranston.

Sorti dans nos salles dans une confidence assez regrettable, Last Flag Flying creuse encore le discret sillon de Linklater. Ecrit en 2006 avant de patienter quelques années pour mûrir un peu de l’avis du cinéaste, le film est adapté d’un roman de Darryl Ponicsan (également coscénariste), qui est une suite à celui qui servait de base au film La Dernière Corvée (1973) de Hal Ashby. Le film de Linklater n’est en revanche qu’une suite officieuse à celui d’Ashby, la réalisateur ayant changé les noms des personnages pour l’en déconnecter. Mais l’esprit est assez similaire entre ces deux films qui sont des hang-out movies entre vétérans. Autre spécialité de Linklater, le hang-out movie est presque un genre en soi dans lequel on crée une proximité telle avec les personnages que le spectateur a l’impression qu’ils sont ses potes. Mais le ton y est aussi funeste dans Last Flag Flying… Avec son trio de stars Steve Carell, Laurence Fishburne (vétéran d’Apocalypse Now, rappelons-le) et Bryan Cranston (ce dernier ayant tout fait pour que le film entre dans son planning chargé), Linklater a pris soin de recruter des acteurs aussi à l’aise avec la comédie que le drame pour endosser le ton doux-amer du film. Et le résultat, tourné en un mois dans la région de Pittsburgh, est à mon avis une nouvelle réussite de son auteur.

Certains spectateurs peuvent être rebutés par la linéarité assumée du film (qui ne s’embarrasse pas de phase d’exposition pour lancer le voyage), par son rythme assez lent et sa construction en sketchs très dialogués. Mais c’est déjà le style de Linklater qui opère, le cinéaste préparant un temps ouvert aux souvenirs, avec une tendresse évidente pour ses acteurs et leurs personnages. Après tout, on ne peut pas devenir immédiatement pote avec eux, et il faut un moment pour s’approcher d’eux, pour goûter à leur nostalgie, pour appréhender leurs idées et contradictions, pour rouvrir leurs blessures, etc. Mais une fois que cette proximité est faite, que la place de la caméra devient celle du spectateur inclus dans le cercle d’amis, l’écriture précise et humaine du film nous ouvre une intimité bouleversante, et brasse des thèmes en l’occurrence militaire (le patriotisme, l’héroïsme, l’uniforme, le mensonge, la mort, le deuil, etc) que le cinéma américain avait un peu délaissé en même temps que les films sur le Vietnam. Last Flag Flying trouve alors rapidement sa place dans le cinéma de vétérans, d’une guerre à l’autre, poursuivant des réflexions qui ne disparaissent pas avec les générations toutes envoyées au front.

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Sal (Bryan Cranston), Mueller (Laurence Fishburne) et Doc (Steve Carell) profitent d’avoir loupé leur train pour se faire une petite virée à New York.

Certes, ces thématiques peuvent sembler traitées en dilettante par un road movie ne quittant jamais ses personnages de voitures en trains. Mais Linklater a aussi le don de faire vivre ces thématiques à travers ses personnages justement. Par exemple la question de l’héroïsme fabriqué par l’armée, car le fils de Doc (Carell) n’est pas mort de la glorieuse façon annoncée. Sal (Cranston) se révolte d’abord contre ce mensonge, ne manquant jamais, en bon soldat enclin à l’insubordination, à pointer du doigt l’hypocrisie de l’armée. Mais plus tard dans le film, quand il veut lui-même se confronter à un traumatisme de ses années de service, il se conforme à un autre de ces mensonges. Last Flag Flying est plein de ce genre de détails, questionnant le militarisme américain et le patriotisme du strict point de vue de ses personnages, Linklater excellant encore une fois dans son sens de la narration et de l’écriture simple mais forte et riche. Et ses acteurs lui emboîtent brillamment le pas avec des personnages aux rapports semblant d’abord archétypaux (le discret Carell tiraillé entre l’influence de ses deux amis, entre le sage et reconverti Fishburne et le truculent et intenable Cranston) mais qui s’unissent et se densifient au fil d’une camaraderie retrouvée, qui est au cœur du film. Car si Linklater n’impose rien de son discours toujours très nuancé, il ajoute en revanche une nouvelle image brillante de rapports humains à son cinéma : après les potes de lycée du diptyque Dazed and Confused/Everybody Wants Some !!, après les amants des Before…, après la famille de Boyhood, voilà les frères d’arme de Last Flag Flying.

BASTIEN MARIE


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