Trois mille ans à t’attendre

Three Thousand Years of Longing Film de génie australien, américain (2022) de George Miller, avec Tilda Swinton et Idris Elba – 1h48

Alithea, narratologue londonienne solitaire, achète dans un bazar d’Istanbul une fiole en verre. De retour dans sa chambre d’hôtel, elle l’ouvre accidentellement et fait apparaître un Djinn qui lui offre trois souhaits en échange de sa liberté. Ne sachant que trop bien que les histoires de vœux se finissent mal en général, Alithea refuse de formuler ses souhaits mais le Djinn cherche à la convaincre en lui racontant son passé…

« J’aime penser le cinéma comme un rêve public, où nous allons dans des espaces sombres avec des inconnus et nous partageons des rêves publics, qui ont la même fonction que les rêves pour digérer et donner un sens à un monde chaotique. » George Miller

Sept ans déjà après nous avoir asséné Mad Max Fury Road et en attendant Furiosa, actuellement en tournage et prévu pour 2024, George Miller pose là, entre ses deux grosses productions Warner Bros, ce Trois mille ans à t’attendre tourné en indépendant pour 60 millions de dollars. Ca pourrait laisser penser qu’il s’agit d’un moment de répit spontané pour le cinéaste, or c’est à l’inverse un projet vieux de 25 ans. En effet, il s’agit de l’adaptation d’une nouvelle d’A.S. Byatt publiée en 1994 et dont Miller achète rapidement les droits. Il doit rédiger le scénario avec Nick Enright, son coscénariste de Lorenzo, mais ce dernier, souffrant d’un cancer qui l’emportera en 2003, suggère Augusta Gore, fille de Miller et filleule d’Enright, pour prendre sa suite. Après le succès de Fury Road, le réalisateur garde sous le coude ses plus proches collaborateurs – Doug Mitchell à la production, son épouse Margaret Sixel au montage, John Seale sortant de sa retraite pour la seconde fois à la photographie, Tom Holkenborg à la musique – pour mettre sur pied la production de Three Thousand Years of Longing, tandis qu’il rencontre les parfaites incarnations de ses personnages à Cannes pour Tilda Swinton et aux BAFTA pour Idris Elba. Mais ils sont confrontés au Covid au départ du projet : le confinement aide aux répétitions, Swinton et Elba se retrouvant confinés dans deux appartements se faisant face et pouvant ainsi travailler leurs dialogues sur leurs balcons avec un bon verre de vin, mais la production doit renoncer à ses tournages à Istanbul et Londres et recréer ces décors en Australie.

En annonçant le film à la sélection du festival de Cannes, Thierry Frémaux promettait un Miller intimiste. En effet, Trois mille ans à t’attendre pourrait difficilement être plus opposé à Mad Max Fury Road : après le vaste désert post-apocalyptique traversé en deux jours par une foule de personnages avares en dialogues, voici une conversation entre deux protagonistes dans une chambre d’hôtel revenant sur l’existence longue de plusieurs millénaires de l’un des deux. Mais ce que laissait déjà présager la bande-annonce psychédélique du film, outre le fait que l’intimisme d’un Miller est plus ample que les épopées de maints autres cinéastes, c’est sa cohérence thématique dans l’œuvre du cinéaste, continuant d’approfondir au fil d’une filmographie a priori disparate ses réflexions humanistes et mythologiques. Elles ne sont plus sous-jacentes aux aventures urbaines d’un cochon ou à une comédie musicale avec des pingouins, mais portées bien en évidence dans l’histoire de cette narratologue un peu fatiguée et désabusée et sa rencontre avec un Djinn qui, en racontant son histoire, va amener Alithea à fabriquer la sienne ; elle-même spécialiste de narratologie, A.S. Byatt a d’ailleurs confessé au papa de Mad Max qu’il s’agissait d’une histoire vraie, à un djinn près. Les deux personnages sont superbement incarnés : si on est assez peu surpris de voir Tilda Swinton exceller dans ce type de rôle, on est aussi ravi de voir Idris Elba rendu à une majesté que le reste de sa filmographie hollywoodienne lui donne peu l’occasion d’arborer. Et de leur dialogue se déversent ces flash-backs dans des mondes orientaux d’un raffinement visuel qui nous avait manqué sur grand écran – tout cela rappelant aussi l’encore trop confidentiel The Fall de Tarsem Singh. Il en sort aussi un film très dense, dont on devine déjà des visionnages ultérieurs pour y déceler de nouveaux trésors, et très dialogué par nécessité (vu l’importance de la transmission orale dans la narration à travers les âges) et qui se permet même l’audace de parler en grec de l’époque d’Homère : la VO est donc plus que recommandée pour profiter de la volupté de la langue ici à l’œuvre.

Le Djinn (Idris Elba) ne se souvient plus où il a garé sa lampe.

Il y aurait de quoi craindre un film trop théorique mais ce serait oublier l’aisance de la mise en scène de George Miller. Riche en couleurs ardentes, en mouvements de caméra virtuoses, en visions surréalistes, Trois mille ans à t’attendre témoigne encore du don de son créateur pour donner vie et consistance à des personnages en seulement quelques plans. Surtout que Miller a en plus l’ambition de mêler l’infiniment grand à l’infiniment petit (ce raccord passant du train d’atterrissage d’un avion aux petites roulettes d’un caddy à bagages en début de métrage fait office de note d’intention) pour lier organiquement la rencontre fortuite de nos deux protagonistes avec l’imaginaire faste qu’ils invoquent. S’il faut bien avouer qu’on sent parfois les contraintes de la pandémie sur la production, notamment lors de l’épisode londonien semblant revenir à des préoccupations plus terre-à-terre, Trois mille ans à t’attendre reste tout de même passionnant dans sa nature paradoxale de huis-clos aux perspectives immenses, de petit film, presque comme une parenthèse, dans lequel son auteur tente d’intégrer tout ce qui l’obsède. Et effectivement, tout y passe : les vestiges des mythologies d’antan dans la culture populaire moderne (de quoi laisser rêver encore un peu d’un Justice League avorté…), la nature manipulatrice du narrateur sur son auditoire, la vertu de la fiction à nous permettre d’envisager une vérité complexe, la foi aussi essentielle à celui qui raconte pour lancer son récit qu’à celui qui l’écoute pour l’y suivre… Des réflexions d’autant plus stimulantes dans une époque contemporaine que George Miller ne craint pas de raconter aussi, où nous nous sentons aussi asphyxiés et en manque d’imaginaire qu’Alithea, aussi accablés d’hyper-connectivité que le Djinn, et où, derrière nos certitudes, nous avons encore bien besoin d’un génie pour nous guider dans le chaos du monde…

BASTIEN MARIE


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