The Fisher King

Fable arthurienne américaine (1991) de Terry Gilliam, avec Jeff Bridges, Robin Williams, Mercedes Ruehl, Amanda Plummer et Michael Jeter – 2h17

Animateur radio provocateur, Jack Lucas voit sa carrière stoppée net le jour où un de ses auditeurs commet une tuerie dans un restaurant new-yorkais peu après son passage à l’antenne. Trois ans plus tard, lors d’une nuit d’errance alcoolisée, Jack est sauvé d’une agression par Parry, un clochard se prenant pour un chevalier et qui voit en Jack l’élu qui va l’aider dans sa quête du Graal…

Quand il s’est lancé dans sa carrière de cinéaste, Terry Gilliam s’était donné trois règles : ne jamais rien tourner qui ne soit pas écrit par lui-même, ne jamais travailler directement pour un grand studio, et ne jamais faire de film aux Etats-Unis. Trois règles qu’il trahit toutes d’un coup pour The Fisher King.

A cette époque, il se remet de l’échec commercial des Aventures du baron de Münchhausen et tente de faire décoller, en vain, son adaptation de Watchmen. Un soir, agacé par la lecture du scénario d’un blockbuster quelconque qu’on lui propose, il s’apprête à aller se coucher quand il se rappelle de l' »autre » script que lui a adjoint son agent. Il commence à le feuilleter sans conviction ; deux heures plus tard, il est soufflé par cet OVNH (Objet Visiblement Non Hollywoodien) qu’il regrette de ne pas avoir écrit lui-même ! Celui qui l’a écrit, c’est Richard LaGravenese, futur auteur de Sur la route de Madison et L’Homme qui murmurait à l’oreille des chevaux, qui n’en est là qu’à son second script. Il circule un temps chez Disney, où il connaît de nombreuses réécritures qui finiront à la poubelle, puis il passe entre les mains de James Cameron qui faillit s’y atteler avant que son Terminator 2 ne réclame toute son attention, avant de tomber sur les genoux des productrices Lynda Obst et Debra Hill qui en tombent amoureuses et le font racheter par Columbia Pictures, le même studio qui avait saboté la distribution de Münchhausen. Pourquoi le studio accepte de rempiler avec Gilliam ? Parce que le réalisateur est un ami proche de Robin Williams et facilitera donc la participation de ce dernier au projet.

Ainsi protégé par la méga-star de Hook, Terry Gilliam est donc tranquille sur son tournage new-yorkais à 25 millions de dollars. Il tient d’ailleurs à ce que LaGravenese soit présent sur le plateau chaque jour et sollicite son approbation sur le moindre aspect de la production ; la seule entorse que Gilliam fera au script, c’est la scène de danse à la gare de Grand Central, d’après une idée qui lui vient lors des repérages. Le réalisateur de Brazil ne ressentira la pression du studio qu’au moment de la post-production, lors d’une longue série de projections-test lors de laquelle il bataille pour conserver la violence d’un flash-back ou l’apparition de Tom Waits. Grâce à Williams et Jeff Bridges qu’il sait acquis à sa cause, Gilliam finit donc par obtenir son cut et The Fisher King sera le plus grand succès public et critique de sa carrière. Il double son budget rien qu’au box-office américain, il obtient le Lion d’argent du meilleur réalisateur au festival de Venise et, de ses cinq nominations aux Oscars, il remporte celui du meilleur second rôle féminin pour Mercedes Ruehl (qui était aussi la maman de Last Action Hero, mais qui réapparaîtra peu au cinéma).

Sur le tournage, Terry Gilliam et Jeff Bridges s’accrochent à leur sacré Graal.

Même si Terry Gilliam rappelle constamment que The Fisher King est avant tout l’œuvre de Richard LaGravenese et qu’il s’est contenté d’illustrer un scénario remarquablement bien écrit, ce film est néanmoins particulièrement révélateur de la personnalité de l’ex-Monty Python. Lui qui voulait ici (se) prouver qu’il pouvait être un bon réalisateur de commande, à la solde d’un récit et même d’un studio, il se retrouve à la tête d’un projet qui non seulement porte indéniablement sa marque, mais qui en plus n’aurait pu s’épanouir autant avec un autre cinéaste. Gilliam se félicite pourtant d’avoir mis le holà sur les délires visuels et de s’être concentré sur ses personnages. C’est vrai que The Fisher King est un film réaliste : hormis le Cavalier rouge (le cascadeur dans le costume a dû en chier, mais quel merveilleux design !), clairement identifié comme une hallucination d’un protagoniste, nul élément fantastique ici. Et c’est vrai que le récit repose sur un quatuor de personnages riches et vivants, interprétés par des acteurs qui auraient tous mérité leur statuette : Robin Williams est encore au sommet de son art, Jeff Bridges peut jouer un parfait salaud dont la rédemption n’est que plus forte, Amanda Plummer est d’une fantaisie irrésistible, et le tempérament de feu de Mercedes Ruehl, forte et hilarante, n’est pas passé inaperçu. Mais au cinéma, tout est question de point de vue, et seul celui de Gilliam pouvait aussi bien épouser celui de ses personnages.

Seul Gilliam et son goût du baroque pouvait rendre justice à ce script protéiforme passant subitement du mythe arthurien à la fable sociale à la comédie romantique au film de casse au drame psychologique. Seul Gilliam pouvait tirer le portrait d’un New York aussi féérique qu’anxiogène et néanmoins tangible, car ces caractéristiques, le réalisateur les révèle non par la modification des lieux, mais bien par la manière de les filmer. Il est bien aidé en cela par le décorateur Mel Bourne qui connaît bien la ville pour avoir collaboré un temps avec Woody Allen. New York y est donc anxiogène quand Gilliam filme en contre-plongée les immeubles, représentations architecturales de l’ascension sociale ardemment désirée par Jack déchu, écrasant les personnages fourmillant dans les rues, le monde des hommes d’affaires côtoyant celui des miséreux sans se voir. Mais New York y est aussi féérique, à peine transfiguré par l’imaginaire chevaleresque de Parry : un vidéoclub coincé entre deux immeubles devient une taverne perdue au fond des bois, un tunnel sous le pont de Manhattan devient la porte des enfers, un hôpital pour sans-abri devient un sanctuaire où Jack rejoue une piéta avec un SDF chanteur de cabaret, une chaufferie en sous-sol devient le repaire d’un preux chevalier, Central Park devient Brocéliande et un immeuble non loin une impénétrable forteresse… Et n’oublions pas la parenthèse poétique à Grand Central Station où les usagers pressés improvisent une valse autour de Parry amoureux. Preuve que cette dimension féérique n’est pas si éloignée de la réalité, c’est que cette superbe scène avait donné lieu à une véritable tradition, aujourd’hui malheureusement passée, Grand Central organisant une valse annuelle durant les fêtes de fin d’année.

Parry (Robin Williams) s’apprête à nous faire chevaliers avec son Excalibur recyclée.

On place donc notre regard pile à cet espace où se mêlent le réel et le fantastique, où disparaît une frontière que les personnages ne perçoivent plus. Car seul Gilliam pouvait nous communiquer l’état mental de ses protagonistes. Ca nous frappe déjà avec une inquiétante évidence quand on constate la paranoïa de Jack après son renvoi avec ces plans à très courte focale dans le vidéoclub. Mais ça nous anéantit plus tard avec un plan beaucoup plus simple mais aussi beaucoup plus tétanisant : à la faveur d’une simple illusion d’optique dédoublant le visage de Robin Williams dans le reflet de la vitre d’une porte d’immeuble, on sent instantanément la psyché de Parry basculer, nous amenant à revivre avec lui son effroyable traumatisme alors qu’il cherche à échapper au Cavalier rouge. C’est un moment de pure terreur qui nous décrit rigoureusement le schéma psychologique du personnage en même temps qu’il nous fait éprouver ses effets. C’est avec ce genre de soudaine noirceur, d’autant plus violente qu’elle survient dans un métrage s’apparentant par ailleurs à un feel good movie, qu’on reste perplexe face à certaines critiques qui considéraient The Fisher King naïf dans sa quête rédemptrice. Alors que c’est avec ce genre de profondeur que Terry Gilliam et Richard LaGravenese réussissent brillamment à lier le parcours psychologique de leurs personnages à leur quête arthurienne, à mettre en évidence l’importance que conserve le mythe dans le monde moderne et à clamer, tels de joyeux illuminés chantant sur un coin de trottoir, la nécessité de l’imaginaire dans nos vies.

BASTIEN MARIE

Autre film de Terry Gilliam sur le Super Marie Blog : L’Homme qui tua Don Quichotte (2018)


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