Bruno Reidal, confession d’un meurtrier

Chronique criminelle française (2021) de Vincent Le Port, avec Dimitri Doré, Jean-Luc Vincent, Roman Villedieu, Alex Fanguin et Tino Vigier – 1h41

Le 1er septembre 1905 dans le Cantal, Bruno Reidal, séminariste de 17 ans, se rend à la gendarmerie après avoir assassiné un garçon de 12 ans. Pour tenter de comprendre son acte, les médecins qui l’observent lui demandent de rédiger ses mémoires, de son enfance jusqu’au jour du crime…

Diplômé de la Femis et auteur d’une dizaine de courts-métrages, Vincent Le Port a trouvé le sujet de son premier long en feuilletant Serial Killers de Stéphane Bourgoin. Dans l’ouvrage recensant surtout des tueurs américains de la seconde moitié du XXe siècle, il est interpellé par la présence de Bruno Reidal, jeune tueur bien de chez nous, arrêté dans le Cantal en 1905, et fort injustement mentionné dans le livre puisque lui n’a tué qu’une seule personne et n’est donc pas un serial killer. Sa découverte le pousse à faire des recherches (et heureusement, Stéphane Bourgoin s’étant révélé ne pas être une source hyper-fiable) qui l’amènent à Lyon dans les archives du professeur Lacassagne, criminologue du début du siècle ayant interrogé Reidal, dans lesquelles il trouve les mémoires du jeune séminariste. Le réalisateur décide alors d’utiliser directement ces écrits dans son film, récités en voix-off sur les images. Disposant en outre de photographies de Reidal, Vincent Le Port souhaite filmer un acteur qui lui ressemble physiquement et le trouve par le biais de son Lacassagne à lui, l’acteur Jean-Luc Vincent, qui lui recommande le jeune acteur de théâtre Dimitri Doré qu’il avait vu dans une pièce l’année précédente et dont c’est le tout premier rôle au cinéma. Présenté à la Semaine de la critique à Cannes 2021, Bruno Reidal, confession d’un meurtrier est un véritable coup d’essai, coup de maître qui nous rend terriblement curieux des prochains travaux de Vincent Le Port.

Si Bruno Reidal traite bien de la fascination pour le fait divers – et celui-ci, le meurtre d’un enfant par un séminariste moins de deux mois après la promulgation de la loi de séparation des Églises et de l’État, n’a pas manqué de fasciner – il ne fait cependant aucun suspense du meurtre, ouvrant immédiatement le film, après lequel le coupable se rend aux autorités. Ce qui inspire à Vincent Le Port cette belle note d’intention : « Dire dès le début où, quand, qui, quoi, comment, afin que demeure le plus important : le pourquoi. » Après quoi effectivement on déroule, sous notre regard de spectateur ressemblant un peu à celui de Lacassagne partagé entre fascination et répulsion, le récit autobiographique de Bruno Reidal, surprenant par sa lucidité et sa qualité littéraire. La voix off exprime méthodiquement, froidement l’émergence et la lutte contre les pulsions meurtrières, tandis qu’à l’écran, Dimitri Doré aussi bien qu’Alex Fanguin et Roman Villedieu livrent une interprétation impeccable, ne surjouant jamais la psychopathie présumée du personnage (nous sommes de toute façon à une époque de psychologie balbutiante), une légère inclination de la tête suffisant à exprimer une perception biaisée du monde. Et ce qui frappe dans cet implacable récit, dans cette association voix off/image ne suggérant jamais une subjectivité trompeuse à même de modifier la véracité des événements, les potentielles explications aux envies de meurtre ne manquent pas, mais aucune n’est satisfaisante.

La photo de classe avec, en bas à gauche, Bruno Reidal (Dimitri Doré), visiblement mal à l’aise ; de là à repérer le tueur en puissance…

Parmi ces mobiles, il y a la présence précoce de la mort (en off, Bruno nous présente sa famille alors qu’à l’image nous avons les funérailles d’un enfant en bas âge ; ensuite, on assiste à la mise à mort d’un cochon suivie d’une fête de famille, amenant l’enfant à associer la mort à la célébration et au rituel), le rude cadre familial entre une mère violente et un père alcoolique (mais le douloureux deuil de ce dernier relativise l’importance de ce passif familial peu enviable mais assez courant), la sexualité très vite liée aux pulsions meurtrières (viol traumatisant, masturbation frénétique et homosexualité refoulée), la culpabilité et le refoulement imposés par l’Église (mais presque instinctifs pour le jeune séminariste rigoureux), la jalousie de classe pour le seul élève parrainé au milieu de ses camarades aisés (encore idéalement exprimée en off durant la photo de classe sur laquelle Bruno se distingue dans sa posture renfermée au milieu des garçons se tenant bien droit). Preuve ultime que ses innombrables prérequis au meurtre sont faillibles, c’est qu’ils semblent pointer Blondel comme victime toute désignée, alors que Bruno finira par tuer un jeune garçon innocent. Le tout raconté dans une pureté cinématographique toute bressonienne, nous happant immédiatement dans son contexte historique reconstitué à l’épure, jouant des contrastes entre la dureté des événements relatés et les paysages cantalous bucoliques, avec une sobriété de la mise en scène qui devrait ne souffrir d’aucune équivoque et qui pourtant suinte constamment le trouble et l’ambiguïté. Une écriture cinématographique qui a bien l’intention et la capacité, si ce n’est de bouleverser le 7ème art, au moins de laisser sa poésie macabre nous marquer durablement l’esprit.

BASTIEN MARIE


Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s