Vortex

Memento mori français (2021) de Gaspar Noé, avec Dario Argento, Françoise Lebrun et Alex Lutz – 2h15

Un couple de personnes âgées vivent dans leur appartement parisien. Alors que l’homme, critique de cinéma, s’attèle à son nouvel ouvrage sur les rêves, la femme, ancienne psychiatre, perd pied. Les époux, accompagnés par leur fils, en proie à ses propres démons, vont devoir affronter la sénilité et vivre leurs derniers instants.

Gaspar Noé, avec le virevoltant Climax et le méta-arty Lux Æterna, avait déjà montré des signes d’assagissements sans pour autant rompre avec la radicalité de son cinéma. Désormais autrement plus prolifique qu’à ses débuts, le revoilà donc avec ce nouveau projet, shooté en 25 jours, présenté comme une sorte de remake d’Amour d’Haneke. Racontant donc la fin de vie d’un couple, le sujet colle parfaitement avec les obsessions funestes du cinéaste pour un récit moins psyché qu’Enter the void et la « near death experience » fait place à un récit autrement plus terre à terre qui correspondrait davantage aux convictions personnelles de Noé. Empruntant donc à Haneke le point de départ de son film et son approche naturaliste, Vortex s’avère finalement moins glacial qu’Amour et, si on est encore loin du feel good movie et que le sujet a de quoi refroidir une partie de l’audience, on reste malgré tout dans ce que Noé a fait de plus grand public, même si, que les aficionados se rassurent, reste évidemment encore un peu de poudre dans les coins.

Si l’annonce de Vortex n’a pas manqué de surprendre, c’est aussi par son casting inattendu. En effet, dans le rôle du mari, on retrouve le cinéaste Dario Argento qui, passé quelques apparitions dans ses films ainsi que dans le Innocent Blood de John Landis, fait ici à quatre-vingt ans ses débuts en tant qu’acteur. Son rôle lui fait d’ailleurs renouer avec son ancien métier de critique de cinéma, et il côtoie d’ailleurs les professionnels Philippe Rouyer ou Jean-Baptiste Thoret (invisible dans le film et inaudible aussi d’ailleurs mais c’est bien lui au téléphone !). Pour incarner la femme, Noé fait appel à la Veronika de La maman et la putain, devenue depuis actrice fétiche de Guillaume Nicloux, Françoise Lebrun, et pour le fils, Alex Lutz qu’il a, comme nous, vraiment découvert dans son Guy, un mockumentaire désarçonnant de profondeur. Ce casting hétéroclite et peut-être plus iconodule que vraiment iconoclaste, Noé le plonge dans une improvisation qui sert une fois de plus, et peut-être plus que jamais, de moteur à son cinéma, conférant à ses longues séquences une sensation de réalisme, entre l’accent de l’ami Dario, le jeu flottant de Françoise Lebrun et un Alex Lutz pleinement investi, on pourrait même dire visiblement touché, dans ce rôle d’intermittent ex-junkie qui tente de garder la tête hors de l’eau.

On aurait presque envie de le compter comme personnage à part entière, l’incroyable décor du film, conçu par le maestro Jean Rabasse, décorateur culte de Caro et Jeunet, déjà à la main sur la salle des fêtes de Climax et qui avait déjà donné dans le huis-clos parisien sur Les Innocents de Bertolucci. L’appartement, qui n’est pas sans rappeler celui des Doinel chez Truffaut, se révèle ici à la fois grand et petit, labyrinthique et claustro. Reprenant la tendance de Noé à afficher ses références à coup de posters, Rabasse pousse le concept dans ses retranchements en surchargeant les murs d’affiches, de peintures et de bibliothèques remplies de livres et de VHS qui font ressurgir le passé à la fois culturel, politique et intime de nos personnages. Le plein d’une vie et soudain, le vide… Jusqu’aux ultimes images du film, ce foisonnant espace mental est véritablement saisissant, fruit d’un décor habité comme rarement et du procédé de mise en scène à l’œuvre…

Enter the Vortex ou Before the Void…

« Le cinémascope, ce n’est pas fait pour des hommes, c’est fait pour les serpents, pour les enterrements. » C’est dans Le Mépris, l’un des nombreux films fétiches de Gaspar cité ici par LA musique de George Delerue, que Fritz Lang émettait ces réserves sur le format imposé comme celui d’excellence par le Hollywood d’après guerre. Noé mettant en scène à la fois des hommes et des enterrements, il choisit effectivement un format scope mais qu’il coupe en deux, reprenant ainsi le split screen de Lux Æterna (et de son court Summer of 21) pour former deux cadres presque carrés (mais élégamment vignettés) renvoyant davantage à un format plus primitif. Si le procédé permettait dans son précédent film de suivre le double calvaire de ses sorcières, il fait ici pleinement corps avec son récit et, alors qu’il n’était initialement prévu que pour une partie du film, il s’étend logiquement et gracieusement à l’ensemble du métrage. Alors que le format accentue l’emprisonnement de ses personnages, le split permet de les isoler, nous faisant vivre deux points de vue qui se déploient sous nos yeux, se séparent ou s’entrechoquent, tandis que cette fine bande noire au milieu s’inclue dans la continuité esthétique de ces images noires qui viennent perturber le montage chez Noé en s’immisçant entre deux plans pourtant liés. Le cinéaste plasticien et son chef opérateur de toujours Benoît Debie (qui fera d’ailleurs son deuxième long avec Argento pour The Card Player que je n’ai pas vu… qui l’a vu ?!) jouent avec ce procédé, laissant notre œil dynamiser le quotidien de nos personnages âgés ou bien se perdre dans l’une de ses deux scènes, incorporant dans sa composition le troisième parcours du fils. Et puis, de nouveau, soudain, le vide, du moins pour une des deux images, créant une sensation assez inédite au cinéma mais que les gamers auront peut-être déjà pu expérimenter dans le jeu vidéo Brothers, dont le gameplay parvenait à nous faire ressentir la mort d’une façon assez voisine.

Avec Vortex, Noé semble laisser une part de son égo de côté et abandonner les autocitations en livrant donc cette vanité ultime. Si ce memento mori tient quand même de l’uppercut comme le cinéaste sait les asséner, avec son lot de tensions, de crack et de merde, le cinéaste, assagi, regarde surtout frontalement un fait qui nous pend tous aux nez et qui s’imposera comme un drame, une horreur, qui sait, une comédie… Bon là, on voit pas trop mais la vie n’est-elle pas une courte fête qui sera vite oubliée ? Quoiqu’il en soit, Vortex est un grand film qui habitera quand même quelques temps notre mémoire…

CLÉMENT MARIE


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