Dark Water

仄暗い水の底から / Honogurai mizu no soko kara Film fantastique japonais (2002) de Hideo Nakata, avec Hitomi Kuroki, Rio Kanno et Mirei Oguchi – 1h41

Venant de divorcer, Yoshimi Matsubara emménage avec sa fille de six ans, Ikuko, dans un appartement dans la banlieue de Tokyo. Très vite, elle remarque dans le logement une très forte humidité semblant être la trace d’un fantôme hantant les lieux…

Au fil des années 90, « décennie perdue » pour le Japon qui y vit la période la plus troublée de son histoire contemporaine, spectres et fantômes font leur grand retour dans la culture populaire nippone et trouvent au cinéma leur icône internationale avec Sadako, la fameuse jeune fille aux cheveux sales, star ectoplasmique du succès surprise de Ring (1998) de Hideo Nakata. Quatre ans plus tard, alors que Ring a déjà deux suites au compteur et un remake ricain en route, le producteur Takashige Ichise ne compte pas perdre son filon de J-horror et sollicite à nouveau le réalisateur Nakata et l’auteur Kôji Suzuki pour un nouveau projet. Leur choix pour une nouvelle adaptation se porte sur la nouvelle L’Eau flottante et, quand le scénariste Hiroshi Takahashi refuse de rempiler, Ichise débauche deux de ses élèves, Yoshihiro Nakamura et Ken’ichi Suzuki, pour lui écrire non pas un mais deux traitements : l’un plutôt intimiste, et l’autre davantage spectaculaire. Nakata optera pour la première option, laissant la seconde à l’inévitable remake américain qui se négocie déjà avant même que la production de ce Dark Water ne soit terminée (il sera finalement fait par Walter Salles avec Jennifer Connelly pour ceux qui s’en soucieraient encore).

Craignant de se voir enfermé dans le genre horrifique après le carton de Ring (dont il tournera la suite deux fois, au Japon puis aux USA), Hideo Nakata voulait livrer avec Dark Water une révérence au genre, un film plus classique mêlé à un registre mélodramatique et tout aussi typiquement japonais avec le « haha-mono », soit « film de maman » ! Si le réalisateur ne parviendra jamais vraiment à s’échapper du fantastique, Dark Water, lui, représente bel et bien la fin de la vague J-horror avant sa réappropriation par l’Occident en remakes et parodies, invitant les réalisateurs à traverser le Pacifique avec leurs films. En France, Dark Water reçoit un fort succès critique, remportant presque tous les prix du 10ème festival de Gérardmer. Dans mon souvenir de la découverte du film, dans son édition DVD de la collection « Asian Star » de Jean-Pierre Dionnet, je m’en rappelle comme un film d’horreur très épuré, capable de foutre les jetons avec aussi peu de choses qu’un évier qui goutte. Grâce à The Jokers, j’ai pu éprouver ce souvenir au cinéma à l’occasion de la ressortie de Dark Water dans une trilogie J-horror, le couplant avec Ring et Audition de Takashi Miike.

Par un après-midi pluvieux, la petite Mitsuko (Mirei Oguchi) s’est trouvé un immeuble à hanter.

Ma foi, mon souvenir s’est avéré plutôt juste : Dark Water est effectivement un film d’épouvante d’une retenue assez peu commune, avec une revenante un peu plus traditionnelle que sa grande sœur de Ring, ne passant pas à travers les bandes magnétiques des VHS ou les tubes cathodiques (même si ceux-ci restent un bon moyen de révéler sa présence), mais plutôt par le bon vieil élément naturel de l’eau. En revanche, elle a tout autant besoin d’un shampooing, ses sales cheveux noirs étant usés de manière plus parcimonieuse mais pas moins répugnante. Le succès ne semble pas avoir doublé l’enveloppe budgétaire de Hideo Nakata, à moins que l’impression d’économie de moyens vienne aussi du sens de l’épure du cinéaste. Peu enclin au jumpscare, si ce n’est par des ponctuations musicales, le réalisateur préfère une terreur persistante, s’installant dans le plan fixe et long. Quoi de plus logique quand on veut, comme lui, parler d’une horreur latente, imprégnant les murs de l’immeuble insalubre du film, champignon d’une banlieue tokyoïte grisâtre, désert à l’exception de deux vieilles dames (les jumelles de Shining auraient-elles pris un coup de vieux ?) et du gardien stoïque.

Ce que mon souvenir de jeune spectateur avait cependant mis de côté, c’est l’aspect social du film, prenant dès le départ une grande importance. En effet, pas besoin d’attendre l’apparition du spectre Mitsuko pour déjà ressentir la forte oppression sociale qui pèse sur son héroïne, mère célibataire en pleine instance de divorce et en recherche d’un nouveau travail. Hideo Nakata use de son montage elliptique pour signifier la difficulté de sa protagoniste à concilier les différents aspects de sa vie et joue sur la redondance des plans pour installer une idée de fatalisme que l’argument fantastique va encore souligner. Ces deux aspects du film sont si bien équilibrés que nombre d’éléments participent aussi bien à l’une qu’à l’autre lecture : l’image des fillettes abandonnées à la sortie de l’école, sort partagé par les personnages féminins, nous emplit autant d’effroi que de tristesse ; la tache d’humidité grandissante au plafond symbolise autant la présence croissante du spectre que le désarroi progressif de la mère. Si Dark Water nous effraie si aisément, c’est donc parce qu’il a tout autant de facilité à nous transmettre l’état d’esprit et le sentiment d’isolement de ses deux héroïnes, très bien interprétées en plus, culminant dans un final si émotionnellement dévastateur qu’il faut bien lui adjoindre un petit épilogue plus light (et l’inévitable chansonnette jap sur le générique de fin) pour nous faire sortir de la salle sans être totalement déprimé. Mais il va rester en nous un fond de terreur mélancolique, comme une petite flaque d’eau brunâtre…

BASTIEN MARIE


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