Le Grand Silence

Il Grande Silenzio Western italien, français (1968) de Sergio Corbucci, avec Jean-Louis Trintignant, Klaus Kinski, Frank Wolff, Luigi Pistilli et Vonetta McGee – 1h45

Durant l’hiver 1898, en attendant une imminente amnistie gouvernementale, les hors-la-loi de l’Utah se cachent des chasseurs de prime zélés, profitant de la situation pour accumuler les récompenses. Tigrero est le plus impitoyable d’entre eux. La veuve de sa dernière victime, pour se venger, engage Silenzio, un mercenaire rendu muet dans son enfance…

Attention, cet article peut contenir des spoilers ! Merci de votre compréhension.

Dans son récent éloge des westerns italiens 10 000 façons de mourir, le cinéaste Alex Cox dit du Grand Silence qu’il est probablement le meilleur d’entre eux. N’ayant pas la connaissance encyclopédique de l’auteur sur le western italien, je ne peux confirmer la position suprême qu’il confère au film de Sergio Corbucci, mais je pense tout de même pouvoir affirmer sans trop me mouiller que Le Grand Silence est assurément atypique dans le genre. Déjà parce qu’il se passe sous la neige là où ses homologues transalpins préféraient le sud des Etats-Unis et le Mexique, reconstitués dans les déserts d’Espagne ; mais aussi parce qu’il est l’unique western de Jean-Louis Trintignant dont la carrière d’acteur et réalisateur des deux côtés des Alpes ne manque pourtant pas de curiosités. S’il se trouve ainsi enrôlé en pistolero, c’est par amitié pour l’un des producteurs qu’il aide à se refaire après l’échec du film sur lequel ils s’étaient rencontrés, La Mort a pondu un œuf (1968) de Giulio Questi. Quant au mutisme du personnage, Trintignant prétend l’avoir exigé pour s’épargner la superficialité des dialogues de cow-boy, tandis que Corbucci soutient qu’il lui était venu d’une conversation avec Marcello Mastroianni qui disait ne pas pouvoir faire de western parce qu’il ne parlait pas anglais. Qu’importe la paternité de l’idée, elle est une originalité de plus à mettre au crédit du Grand Silence.

Silenzio (Jean-Louis Trintignant), un pistolero qui peut très bien faire parler la poudre si besoin.

Venu de la comédie, genre dans lequel il se serait bien vu prospérer, Sergio Corbucci s’est mis au western un peu à contrecœur et, après le carton de l’ultra-violent Django (1966), on dit qu’il n’a voulu faire Le Grand Silence que pour profiter du tournage dans les Alpes et skier tranquille entre les prises. Pour un temps seulement puisque l’autre moitié du tournage se déroule en studio, dans le même village reconstitué de Django mais recouvert de tonnes de mousse à raser pour simuler la neige. Tandis que Trintignant se laisse impressionner par l’efficacité des techniciens, Klaus Kinski se montre lui fidèle à sa réputation… de grosse ordure ! Sauf qu’il a cette fois l’excuse de jouer un méchant et prétexter que c’est pour se mettre dans la peau du personnage qu’il se montre intraitable avec ses collègues. Par exemple, en cuisinant pour l’équipe épuisée en fin de journée une large plâtrée de pâtes fumantes… dans lesquelles il écrase son mégot juste avant de servir ! Plus tard, dans ses mémoires, il confessera volontiers avoir eu une liaison extra-conjugale avec l’actrice Vonetta McGee dont il ne se souvient pas du nom et qu’il nomme par erreur « Sherene Miller ». Vonetta McGee qui inaugure ici une carrière qui se poursuivra dans la blacksploitation (Blackula, 1972 ; Shaft in Africa, 1973) et qui croisera la route de Clint Eastwood dans La Sanction (1975). Sorti pendant les fêtes de fin d’année en Italie (d’accord, y a de la neige, mais on ne peut pas dire que le film soit exactement dans l’esprit de Noël), Le Grand Silence y sera un échec avant de se refaire en France et en Allemagne grâce à la présence de ses deux acteurs principaux. Outre-Atlantique, le film ne sortira même pas en salles car son distributeur Darryl F. Zanuck, pourtant cité dans la bande-annonce dans laquelle on lui fait dire « le meilleur western spaghetti de ces dernières années ! », est estomaqué par le final et envisagerait plutôt d’en faire un remake avec Clint Eastwood qui ne verra jamais le jour. Et qui n’aurait pu rivaliser avec la puissance du Grand Silence qu’on a pu récemment revoir en salles grâce aux Acacias et en bluray grâce à StudioCanal, Jean-Baptiste Thoret et leur collection « Make My Day ».

Dès son ouverture, Le Grand Silence impose une étrange majesté – la musique sublime d’Ennio Morricone n’y est pas pour rien – avec la figure de Silenzio se détachant du décor immaculé, gagnant en ampleur à mesure que la caméra dézoome (superbe photo de Silvano Ippoliti luttant pour ne pas se laisser aveugler par les paysages enneigés) et isole le pistolero dans cet enfer blanc. Après le tellurique et boueux Django, Le Grand Silence tend à l’abstraction mais ne perd rien de la morbidité et du sadisme échevelé que Sergio Corbucci apporte au genre. Ici, la neige est un linceul (littéralement, Tigrero semant ses cadavres dans la neige pour les conserver), n’attendant que de s’empourprer de sang et calfeutrant la sauvagerie de cet Ouest à la légalité balbutiante. Plus que le shérif bouffon campé par Frank Wolff, c’est plutôt le vicieux notaire Pollicut qui fait la loi, expropriant les fermiers devenant injustement hors-la-loi et arrosant les chasseurs de prime lancés à leurs trousses – un contexte inspiré paraît-il à Corbucci par la guerre du comté de Johnson dont Michael Cimino tirera Les Portes du paradis (1980). Une profonde injustice dont Corbucci tire un conte funèbre et parfois sardonique (comme ce voyage en diligence, première rencontre entre Silenzio et Tigrero chargeant péniblement ses cadavres à bord, dont se souviendra sans aucun doute Quentin Tarantino au moment d’écrire Les Huit Salopards).

Tigrero (Klaus Kinski), un chasseur de prime dont la méchanceté n’a d’égale que celle de son interprète.

Au milieu de cette atmosphère unique, Le Grand Silence offre aussi un duel d’anthologie entre Jean-Louis Trintignant et Klaus Kinski, le mutisme du premier s’opposant à la palabre du second. Plus mesuré qu’à l’accoutumé mais pas moins dément, Kinski joue un impitoyable chasseur de prime mémorable, délicieusement abject, que la post-synchronisation italienne rend encore plus fielleux. Face à lui, Trintignant campe un pistolero charismatique et énigmatique qui, dans le souvenir traumatisant d’une injustice l’ayant rendu muet et orphelin, rend sa froide vengeance tout en restant dans les clous : il préfère désarmer que tuer ses opposants (en leur ôtant les pouces : aouch) et quand il doit abattre quelqu’un, il veille à ce que ce soit en position de légitime défense, même après l’avoir ostensiblement provoqué. Entre les deux grands acteurs, il ne faut pas oublier Vonetta McGee en veuve éplorée venant amener un peu d’humanité dans l’enfer blanc et partageant avec Trintignant une très belle scène d’amour interraciale dont je m’étonne qu’elle n’ait pas fait couler plus d’encre. C’était sans doute peu de chose en comparaison à la scène finale cinglante, brutale, incroyablement pessimiste, ne souffrant aucune contestation. Celle qui fit avaler leur cigare aux producteurs de Corbucci lui en commandant une alternative que le réalisateur tourna à contrecœur et qui se révéla tout aussi insatisfaisante car peu cohérente avec ce qui précède. Celle qui, selon le réalisateur, lui a été inspirée par les récents assassinats de Malcolm X et Che Guevara. Celle qui nous rappelle que le film est de 1968, au moment même où, de l’autre côté de l’Atlantique, une fameuse Nuit des morts-vivants se conclue de manière tout aussi traumatisante. Celle qui fait souffler un ultime vent glacial sur Le Grand Silence après lequel tout se tait…

BASTIEN MARIE


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