En même temps

Comédie française (2022) de Benoît Delépine et Gustave Kervern, avec Jonathan Cohen, Vincent Macaigne, India Hair, Jehnny Beth, Doully, Yolande Moreau – 1h48

Maire de droite, Didier Béquet doit mettre dans sa poche son homologue écolo, Pascal Molitor, afin de voter la construction d’un parc qui n’a de vert que le nom. Après un restau arrosé, nos deux élus se retrouvent dans un bar à hôtesse et, la passe tournant court, se retrouvent collés l’un à l’autre, dans une position particulièrement délicate, par une activiste féministe…

Avec leur dixième long métrage, Delépine et Kervern s’attaquent plus frontalement que jamais à la politique en suivant directement les aventures forcément rocambolesques de deux professionnels de la profession. Aussi, passé son joli générique sur fond de vitrail profane au son du Naturträne de Nina Hagen (pas d’erreur, on sait qu’on s’est pas trompé de salle !), En même temps a de quoi d’abord inquiéter tant la présentation de ses deux anti-héros en vient à s’apparenter à un petit best-of de Groland (d’un petit « WC9 » à un fameux « qu’est-ce qu’ils ont contre le jambon ? » directement cité du grand Michel Sardouille !). Après dix-huit ans de carrière sur grand écran, les deux réalisateurs n’en seraient-ils venus qu’à recycler quarante années de caricatures politiques sur la petite lucarne ? Si le projet aurait de quoi nous faire malgré tout taper de bonnes barres tout en promouvant le recyclage, le programme part heureusement vite en couille alors que, passés par le sordide bordel « FMI », nos deux élus, pathétiques rois dénudés, se retrouvent donc collés, pour un mix singulier entre Human Centipedes (ou le récent « je sais plus quoi » sur Netflix) et un After Hours provincial.

Le cotrottinettage… En voilà une idée de moyen de transport écolo !

Dans le rôle de notre quadrupède mi de gauche, mi de droite, Jonathan Cohen et Vincent Macaigne unissent joyeusement leurs bassins pour un duo veberien, le sensible et la grande gueule, qui sert parfaitement la recette Delépine/Kervern, certes un peu moins relevée qu’au départ mais toujours cuisinée avec un sens certain de l’anarchie, entre poésie lunaire et grosse poilade des familles, mais aussi une écriture un peu plus rigoureuse comme pouvait l’être celle d’I feel good. Alors que leur rencontre révèle dans un premier temps encore davantage leurs médiocrités, l’intimité qu’ils en viennent vite à partager rend vite ces deux personnages, incarnant toute la haine suscitée par notre classe politique, autrement plus attachants… Médiocres mais attachants ! Face à eux, dans les rôles plus ou moins importants des français-es qui les méprisent, les habitués Yolande Moreau , Anna Mouglalis, Ovidie, Xavier Mathieu, Jo Dahan ou Fred Felder, les nouveaux venus évidents Laeticia Dosch, Thomas VDB et François Damiens; mais surtout, pour incarner la triplette féministe agissant sous le nom « colle girls », India Hair, qui partageait l’affiche avec Gustave Kervern dans Poissonsexe, Doully, grande remplaçante dans le fauteuil de Jules-Edouard Moustic, et Jehnny Beth, qui, des Olympiades au récent concert d’Idles à Elysée Montmartre, semble bien décidée à squatter les trucs que je kiffe (et encore, je fais l’impasse sur Kaamelott).

Alors qu’avec Présidents, caricature sadder than life de Sarkozy et Hollande où Dujardin et Gadebois, malgré leurs efforts, ne soutenaient pas la comparaison avec Nano Sarko et François Groland, le cinéma français tapait aussi fort qu’une campagne d’Anne Hidalgo, Delépine et Kervern gardent le goût de la provocation graveleuse et se démarque par leur vision bien à eux d’une France périphérique qui prend tout de suite une autre gueule que la Corrèze de la fable d’Anne Fontaine. Néanmoins assagis, certains diront embourgeoisés, nos deux cinéastes grolandais, boomers assumés, préfèrent faire d’En même temps une bulle d’air frais déclivante plutôt qu’un brûlot radical. Vu le climat actuel, ça peut non seulement pas faire de mal mais c’est peut-être même plus punk que de rajouter de l’égosillages aux égosillages.

Molitor s’ouvre à Béquet… Nouveau moment de grâce par Vincent Macaigne, l’acteur antidote à la masculinité toxique…

A la manière de leurs militantes féministes radicales (mais pas tant) qui préfèrent détourner les statues plutôt que les déboulonner, Kervern et Delépine poursuivent donc ici un activisme tranquilou à base d’absurde, d’un peu de grivoiserie et surtout de poésie, qui donne à leur cinéma cet aspect Art brut rare et en soit déjà très politique, dans la lignée des sandwich jambon/paplar de Mammuth, de la métamorphose du macroniste Dujardin dans I feel good ou du grand soir dans Le grand soir. Aussi, tandis qu’ils nous font partager les remords de Béquet et Molitor, prenant leur part de responsabilités dans ce que l’Homme a fait à la nature et ce que les hommes ont fait aux femmes, Delépine et Kervern abordent conjointement écologie et féminisme, deux sujets préoccupants qui ont animés tant de débats lors de la présidentielle pour que les propositions apparaissent si peu à la hauteur. En même temps vous permettra d’en prendre un peu, de hauteur, et, sinon, voire ainsi détourner la chimère mi de droite mi de gauche ainsi que le fameux slogan marcheur, c’est quand même une blague vachement plus drôle que le « nos vies valent plus que leurs profits » scandé par Manu…

CLÉMENT MARIE


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