Les Amants sacrifiés

スパイの妻 Supai no tsuma Film d’espionnage japonais (2020) de Kiyoshi Kurosawa, avec Yu Aoi, Issey Takahashi et Masahiro Higashide – 1h55

Kobe, 1941. Yusaku, marchand de tissus, et sa femme Satoko vivent tranquillement sans tellement craindre les tensions grandissantes entre le Japon et l’Occident. Mais lors d’un voyage en Mandchourie, Yusaku est témoin d’un événement qui le fait agir étrangement à son retour, au point d’attirer les soupçons des autorités. Jusqu’où Satoko sera-t-elle prête à aller pour découvrir le secret de son mari…

Alors que nous nous étions habitués à voir un ou deux Kiyoshi Kurosawa annuels, le Covid a retardé d’un an la découverte de son dernier film Les Amants sacrifiés, de son sacre au festival de Venise 2020 où il a remporté le Lion d’argent de la mise en scène, à sa sortie dans nos salles – alors qu’il est un téléfilm dans son pays d’origine. Habitué au fantastique, au thriller ou à la science-fiction, le réalisateur s’attaque pour la première fois au film d’espionnage avec son couple devant choisir un camp face aux exactions de son pays entrant dans la Seconde Guerre mondiale. Ces exactions sont les expérimentations bactériologiques menées par la section 731 sur la population de la Mandchourie, province chinoise occupée par l’armée impériale japonaise. Un crime de guerre ayant fait entre 300 000 et 480 000 victimes, reconnu très tardivement par le Japon en 2002 et qui compte peu de documentation. Les Amants sacrifiés s’attaque donc à un tabou de son pays, et Kiyoshi Kurosawa a pu compter sur l’aide au scénario de ses anciens étudiants Tadashi Nohara et Ryusuke Hamagushi (ce dernier s’étant fait un nom avec le triomphe de Drive My Car) et avec les fonds de la NHK, unique chaîne de télévision publique japonaise.

Tel que je l’ai lu sur Allociné, la NHK a imposé à Kiyoshi Kurosawa de tourner en 8K. Et il faut à mon avis prévenir les futurs spectateurs car ce choix, aussi étrange que déplorable, rend Les Amants sacrifiés très, très, très moche ! Déjà, on peut questionner la pertinence de ce format puisqu’il a nécessité un travail de post-production pour « réduire » cette très haute résolution afin de la rendre compatible aux standards de projection et de diffusion du film. Kurosawa lui-même s’est dit très mal à l’aise quant à son utilisation, troublant forcément chaque aspect de son long-métrage, jusqu’au jeu des comédiens pouvant devenir grotesque sous l’œil de cette caméra ne laissant rien passer. Et le résultat s’en ressent douloureusement : la photographie reste très neutre de peur de se mesurer à l’exigence du format, les mouvements des personnages, parfois entourés d’un halo flou quand ils sont devant un arrière-plan un peu détaillé, sont saccadés car ils semblent bouger plus vite que le défilement des images. Cette haute définition contraste avec l’épure de la mise en scène (dont on finit par se demander comment elle a pu être primée à Venise) composant principalement avec des scènes d’intérieur à deux ou trois personnages, puisque dès que le film se risque en séquences extérieures, on sent les figurants et les décors concentrés dans le champ de la caméra pour ne pas trahir les moyens peu élevés dont le film a dû bénéficier. Et encore, chez Kurosawa, on s’est accoutumé à des factures souvent brutes, parfois télévisuelles, mais il y a quand même des limites… qui sont ici bien mises en évidence. Le comble étant que l’impact des Amants sacrifiés, si peu à l’aise avec sa propre image, repose sur des films argentiques en 8 ou 16 mm !

Satoko (Yu Aoi) en fâcheuse posture : « Je vous assure que je n’ai rien à voir avec cette satanée 8K ! »

C’est d’autant plus dommage qu’indépendamment de ce désagrément visuel, Les Amants sacrifiés est bougrement intéressant. Ayant déjà du mal à se confronter à son Histoire, le Japon l’a très peu mise en scène dans son cinéma, si ce n’est de manière métaphorique dans des films d’horreur ou fantastiques. Venant précisément de ce cinéma-là, Kiyoshi Kurosawa s’y colle donc avec un film d’espionnage qui n’est pas si différent de ses films précédents. Bien que dépourvu d’éléments fantastiques, Les Amants sacrifiés compte pourtant des présences fantomatiques (la rescapée de Mandchourie retrouvée morte quelques séquences après sa première apparition), un mal profond à révéler (le totalitarisme japonais et les preuves de ses crimes) et des comportements étranges menant à la paranoïa. Comme souvent, Kurosawa rassemble ses enjeux autour de la figure du couple qu’il met à l’épreuve d’événements ou sentiments fluctuants à cause d’une influence extérieure. C’est ici Satoko qui devra décrypter les changements de son mari Yusaku, transformé non pas par la possession d’un esprit ou d’un extraterrestre, mais par la vision traumatisante d’une horreur bien réelle amenant une prise de conscience. Au couple s’ajoute un troisième personnage, Yasuharu, ancien camarade de classe qui, sous son uniforme militaire, devient une figure suspecte – il est d’ailleurs joué par Masahiro Higashide qu’on avait déjà vu en extraterrestre menaçant dans Invasion du même Kurosawa. La complexité du film d’espionnage s’assimile donc à l’épais mystère d’un film fantastique, comme si le réalisateur avait besoin de cette atmosphère familière pour approcher la gravité de son sujet.

Sentiment renforcé par l’autre belle idée des Amants sacrifiés (que nous ne nous permettrons pas de révéler sans vous avertir des spoils qui suivent) : ces petites boîtes métalliques qui renferment deux films précieux. L’un est l’archive des crimes de guerre perpétrés en Mandchourie qu’il faut exporter des frontières japonaises, l’autre est un petit film amateur tourné par Yusaku avec sa femme, racontant une histoire d’espionnage qui finira par mettre en abyme la destinée du couple. Ces bobines de pellicule donnent lieu à la plus belle scène des Amants sacrifiés : venant d’être arrêtée par l’armée alors qu’elle tentait de quitter le pays, Satoko assiste avec des gradés à la projection du film qu’elle transportait. Alors qu’on s’attend avec elle à voir les images des expériences, voilà que c’est l’insignifiant home movie du couple qui se lance, Yusaku ayant interverti les bobines pour protéger son épouse. Un tragique tour de passe-passe qui marque l’apogée dramatique du film mais qui esquive aussi le recours aux véritables archives. Outre sa façon de revenir à ses motifs fantastiques, d’aller vers l’abstraction à mesure que les enjeux s’aggravent et que la guerre se concrétise, et de traiter ses archives presque comme un macguffin, Kurosawa traite son sujet par autant de biais indirects comme s’il voulait autant parler de l’histoire japonaise que de la difficulté de son pays à s’y confronter.

BASTIEN MARIE

Autres films de Kiyoshi Kurosawa sur le Super Marie Blog : Le Secret de la chambre noire (2016) ; Creepy (2016) ; Avant que nous disparaissions (2017) ; Invasion (2017)


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