Nightmare Alley

illustration de Paul Mann

Film noir américain (2021) de Guillermo Del Toro, avec Bradley Cooper, Rooney Mara, Cate Blanchett, Toni Collette, Willem Dafoe, David Strathairn, Richard Jenkins, Ron Perlman, Holt McCallany, Tim Blake Nelson – 2h30.

Stanton Carlisle est un homme comme ils sont tant, durant la grande dépression, à avoir tourné le dos à leur passé pour errer sur les routes en quête d’un avenir meilleur. La sienne croise celle d’une foire itinérante où il est vite embauché par Clem Hoatley, montreur de monstres. Alors qu’il se retrouve formé par la voyante Zeena et Pete, son mentaliste de mari, rongé par l’alcool, Stan apprend les rudiments de leurs tours et montre rapidement les premiers signes de son ambition. Amoureux de la jeune Molly, il décide de partir avec elle pour la ville, la foire devenant trop petite pour ses envies de grandeur.

Mesdames, Messieurs, si notre article ne percera pas toutes les subtilités du tour à l’œuvre ici, il est évidemment préférable de n’en savoir que le moins possible pour profiter pleinement de sa magie. Vous voilà prévenu…

S’il est désormais largement considéré comme un grand cinéaste, Guillermo Del Toro n’aura pourtant pas eu la plus facile des carrières. On ne reviendra pas une fois de plus sur le charcutage made in « Harvey scissorhands » de Mimic, sur les succès commerciaux jugés bien trop timides de ses Hellboy et de Pacific Rim ou sur ses projets avortés, dont les déchirants The Hobbit pour Jackson et Les Montagnes Hallucinées pour Cameron… Ni sur le fait qu’il n’ait souvent été considéré que comme un artisan des effets spéciaux et caricaturé comme un nouveau Tim Burton (ou plagieur de Jean-Pierre Jeunet…) pour fan de comic-books. Si la présence du Labyrinthe de Pan à Cannes était une première forme de reconnaissance, d’autant que beaucoup regrettèrent son absence au palmarès (le jury lui préféra son camarade Iñarritu), c’est par La Forme de l’eau qu’il atteint enfin la consécration puisqu’il se voit cette fois-ci primé dans un festival de haute renommée en recevant le Lion d’or de la Mostra de Venise avant de triompher aux Oscars en remportant les statuettes de meilleur réalisateur et de meilleur film (il était aussi, comme sur ce nouveau film, producteur). Perso, je m’étais alors dit que ces dernières récompenses venait surtout compléter la triplette mexicaines (après Iñarritu et Cuarón) et saluer le progressisme (ou le wokisme selon votre chapelle…) de ce conte, qui célébrait la victoire des opprimés sur l’American lifestyle idéalisé (et blanc) des 50’s, plutôt que de vraiment reconnaître un cinéma dit « de genre » ou de faire une place au cinéma fantastique. Y’a souvent anguille sous roche quand de telles institutions laissent « entrer les monstres »… Serait-ce là la raison pour laquelle, alors que les cinéphiles les plus fervents l’espéraient revenir sur son arlésienne lovecraftienne, Guillermo Del Toro a plutôt claqué son fameux chèque post-Oscars dans cette luxueuse adaptation de Nightmare Alley de William Lindsay Gresham (ou inutile remake du film de Edmund Goulding pour les excités anti-West Side Story) son premier film non fantastique ?…

Effectivement, la scène d’introduction, montrant son (anti)héros traîner un corps sous le plancher avant de foutre le feu à la baraque et de prendre la route, le baluchon sur l’épaule, avait tout du manifeste, si le premier terminus ne conduisait pas Stan Carlisle directement dans une foire, nous replongeant les deux pieds les deux mains dans la boue originelle de l’Art de Del Toro. Alors oui, si ma précédente question affirmait que Nightmare Alley était le premier film non fantastique du cinéaste, l’affaire apparaît quand même bien troublée dans ce premier acte forain. En effet, si la description, évoquant forcément le Freaks de Tod Browning, nous donne à voir des monstres cette fois-ci réalistes et lève le voile sur une part des supercheries, les divinations du Tarot de Zeena mais surtout la ténébreuse aura du foetus Enoch (et son troisième oeil…) continueront en revanche de planer sur cette Nightmare Alley bien tortueuse… Alors que bien des films commencent dans le réalisme pour plonger progressivement dans le fantastique, Del Toro semble ici emprunter le chemin inverse, délaissant avec son héros, à mi-parcours, sa foire bigarrée baignée de mystère, pour s’installer en ville pour un tour de divination qui n’aurait (à priori…) plus de mystique que le décorum…

L’aventurier du geek perdu, pris dans la spirale qui scellera son destin…

Le parcours de son héros peut évidemment renvoyer à celui de Del Toro, réalisateur populaire contraint d’œuvrer pour un public autrement plus huppé, préférant les tapis rouges et les dorures aux pop-corns, s’il veut continuer de pouvoir financer ses œuvres personnelles et non pas se prostituer comme un autre cinéaste sus-cité… Il peut aussi représenter l’Histoire du cinéma lui-même, né dans le tumulte des foires avant de se jouer dans des salles autrement plus luxueuses, sa flamboyance spectaculaire laissant place à la subtilité d’un tour qui devient de plus en plus psychologique. Et si l’illusionniste Méliès proposait ses merveilles dans les milieux forains, le cinéma semble aujourd’hui en parti sous la coupe d’un service originellement co-fondé par Marc Randolph, arrière-petit-neveu d’Edward Bernays et de Sigmund Freud… Bon, Randolph a quitté ses fonctions en 2003, avant l’essor du N rouge, n’empêche que c’est toujours cocasse à signaler…

S’il délaisse malgré tout quelque peu le fantastique, ou du moins le féérique, c’est aussi parce que Del Toro s’intéresse à un autre genre issu du pulp : le film noir. Exit le manichéisme qui, à défaut de définir ses personnages, accompagnait leurs quêtes et impliquait leurs actes d’une morale forte, Nightmare Alley nous présente tout une galerie de figures autrement plus troubles, incarnées par un casting de seconds rôles de premier choix : Clem (Willem Dafoe), à l’embauche facile, montrera vite que sa monstruosité est sans égale avec celle des misérables qu’il présente dans son show, le mentaliste Pete (David Strathairn) s’avère un pitoyable mentor tandis que sa femme Zeena (Toni Colette), d’abord présentée comme perverse, se révélera des plus bienveillantes, malgré ses sombres présages, Ezra Grindle (Richard Jenkins, aux antipodes de La Forme de l’eau) est un homme aussi riche et puissant que dangereux mais, approchant de la mort, est aussi terrifié qu’un enfant face à des péchés dont l’horreur empêche toute rédemption ou encore son bras droit Anderson (Holt McCallany), qui, plus qu’un froid exécutant, s’investit dans sa mission à la mesure de son affection sincère pour son patron… Et évidemment, en tête, son héros arnaqueur, campé par un Bradley Cooper qui peine à faire oublier Di Caprio initialement attaché au projet mais se révèle néanmoins impeccable, et peut-être un acteur plus approprié pour le rapport de force le liant à la psychiatre Lilith Ritter, incarnée par une charismatique Cate Blanchett, qui aura de toute façon eu son occasion de faire tourner la tête de Leo dernièrement. L’actrice, arborant une coiffure à la Veronica Lake, s’impose comme un véritable archétype de la femme fatale, opposée à Rooney Mara qui prête son teint laiteux à Molly, seul personnage lumineux du film et qui devra donc encaisser la noirceur des autres…

Evidemment, Del Toro se frotte aussi au noir via la BO délicate et habitée de Nathan Johnson, cousin de Ryan pour qui il compose habituellement et qui vient ici remplacer Desplat avec réussite. Le cinéaste peut aussi de nouveau compter sur les décors sublimes (mais vraiment) de Tamara Deverell et la photo, tout en contraste et, forcément, en couleurs signifiantes, signée Dan Lausten. Si La Forme de l’eau marquait un nouveau cap dans ces collaborations par la précision absolue de sa mise en scène, Nightmare Alley s’impose dans la directe continuité. Pas tant dans le style, celui de La Forme de l’eau étant dans le mouvement perpétuel, tel le pendant stylistique de son titre évocateur, tandis qu’il est ici plus posé, fataliste, là aussi comme le titre, mais bien dans le soin maniaque accordé à la narration cinématographique, passant avant toute velléité d’auteur. Fidèle à lui-même, les fans de Del Toro retrouveront néanmoins des incontournables comme le bébé plongé dans le formol, le labyrinthe ou encore cette merveilleuse trogne de Ron Perlman. Aussi, en confrontant ainsi magie et psychanalyse, il réinvesti des thématiques propre à son cinéma, y faisant même surgir un nouveau genre de fantômes dans une œuvre qui n’en manquait pas, des fantômes d’autant plus terrifiant que s’ils hantent les vivants, ils leurs demeureront inaccessibles, les confrontant à l’angoisse d’une morte sans rédemption.

On évitera de dire que Nightmare Alley est pour Del Toro, approchant la soixantaine, le film de la maturité, d’autant que Chronos jouissait déjà d’une vraie maturité et que La Forme de l’eau était aussi une nouvelle étape, par une sexualisation inédite de son cinéma. D’ailleurs, placer une nouvelle scène de masturbation dans un bain dans le premier acte ne serait pas une façon de nous faire comprendre que, si Nightmare Alley peut sembler ensuite plus prude, ça n’est pas un retour à la chasteté mais c’est évidemment volontaire, cela permettant de plonger notre héros dans la frustration tandis que le film renoue avec la tension sexuelle sous-jacente du film noir confronté au code Hays ? Il serait de toute façon passionnant de se lancer dans une petite analyse de la sexualité dans le cinéma du taureau de Guadalajara mais cela ne sera pas l’objet de cet article qu’il s’agirait plutôt de conclure ! Il y avait de toute façon tellement à dire autour de ce Nightmare Alley, nouveau trésor à la simplicité apparente et à la richesse folle qui invite aux interprétations multiples autant qu’il peut se savourer comme le plus raffiné des grands spectacles hollywoodiens qu’il est encore possible de voir sur un grand écran.

CLÉMENT MARIE


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