Ouistreham

Drame français (2021) d’Emmanuel Carrère, avec Juliette Binoche, Hélène Lambert, Léa Carne, Didier Pupin, Evelyne Porée, Patricia Prieur – 1h47

Marianne Winckler, la cinquantaine, débarque dans le Calvaldos à la recherche d’un emploi et son manque de qualification la destine directement aux métiers de l’entretien. Mais elle n’est pas une chômeuse comme les autres. En effet, Marianne Winckler est en réalité une célèbre journaliste reporter en immersion pour l’écriture de son prochain livre…

Il y a dix ans, la journaliste Florence Aubenas s’est confrontée à la précarité en partageant pendant six mois le quotidien de ceux (ou plutôt celles) qui galèrent, de ces femmes qui enchaînent les heures de ménages. Son enquête l’a conduite notamment à se joindre aux équipes d’entretien des ferries qui relient Ouistreham à Portsmouth. De cette immersion, elle en tire le livre Le quai de Ouistreham, succès de librairie aussi primé que commenté. Alors qu’un tel ouvrage ne pouvait que susciter les désirs d’adaptations, il fut notamment feuilletonné pour France Culture et transposé au théâtre par Louise Vignaud, on s’attendait surtout à voir débarquer un documentaire, sinon en immersion, qui en reprendrait au moins les thématiques. C’est pourtant via la fiction de Ouistreham que le travail de Florence Aubenas se retrouve ainsi projeté sur nos écrans, un an après le triomphe américain de Nomadland, flirtant avec le documentaire, confrontant une star à un réalisme peu glamour et déjà tiré d’un vaste travail journalistique sur les déclassés.

Voilà, le lien est fait mais ne tiendra pas beaucoup plus loin car, si Ouistreham partage avec Nomadland une certaine ambition esthétique et le fait de mettre à l’honneur des visages peu mis en lumière, il ne semble pas aborder la dureté décrite avec la même pudeur de gazelle. Là où on ne savait pas trop quoi penser d’Amazon chez les Yankees, ce récit hexagonale laisse peu de doute sur le système à l’œuvre. Alors que cet Oscar politique avait de quoi laisser un goût amer, ce Easy Rider du siècle nouveau se présentant souvent surtout comme l’annonce de la prochaine marvellerie, auteurisante cette fois-ci, Ouistreham, lui, en incluant sa posture au film lui-même, assume pleinement son amertume et en fait même le sel de son récit.

En effet, puisque la mention « librement inspiré » ne semble pas suffire à lever l’ambiguïté, il faut bien préciser que Ouistreham n’est pas Le Quai de Ouistreham. Ca n’est pas tant l’enquête de Florence Aubenas qui est ici adaptée mais bien l’enquête qui devient le sujet, ou du moins l’un des sujets du film. Faut dire aussi que, vu le réalisateur à la manœuvre, on ne s’attendait pas vraiment à une transposition plan plan. En effet, Emmanuel Carrère est de ces auteurs qui n’ont de cesse de questionner leur rapport à la réalité. Déjà, La classe de neige, qu’il adapta lui-même pour Claude Miller, confrontait des visions fantasmagoriques à un fait-divers d’autant plus sordide qu’il surgissait de l’ordinaire. Avec son projet fleuve L’Adversaire, il se confrontait à la réalité de l’affaire Romand (ce nom…) pour un livre qu’il qualifia de « non-fiction novel ». Le best-seller a d’ailleurs eu droit à deux adaptations assez paradoxales : la première, officielle, scénarisée par Carrère et dirigée par Nicole Garcia, aboutie sur un thriller élégant, glacial et haletant (mais où Daniel Auteuil, incroyable, n’aura pas le nom de Jean-Claude Romand), tandis que la seconde, L’Emploi du temps, dirigée par Laurent Cantet (avec Robin Campillo à l’écriture), débouche sur une adaptation très libre mais qui semblerait plus réaliste puisque la dimension sociale y est plus franche. Il faut bien dire aussi que l’affaire Romand a de quoi bouleverser nos notions de réalisme… Après avoir convaincu Florence Aubenas du bien fondé de son projet, et on imagine que le changement de titre, le « librement inspiré » et l’alias de Marianne Winckler (là où Aubenas n’avait pas changé d’identité pour son enquête) devaient faire partis des conditions, vu que l’écrivaine avait déjà pu expliquer que vendre les droits d’un tel livre pouvait remettre en cause sa légitimité, Emmanuel Carrère s’est chargé de l’adaptation avec sa femme Hélène Devynck, fidèle collaboratrice ici particulièrement qualifiée puisqu’elle est également une célèbre journaliste. Ca sera d’ailleurs leur dernier travail en commun puisque le couple se sépare en 2020 mais cela ne nous regarde pas…

En passant ainsi dans la fiction, Emmanuel Carrère ne retrouve pas seulement des thématiques de L’adversaire propre au travail et à l’aliénation mais aussi, par la voix off interrogeant la légitimité de la démarche journalistique en cours, celles du mensonge quotidien de celui ou celle qui, peu importe la raison, est contraint d’avancer masqué. Pour incarner cette infiltrée en proie au doute, Carrère choisi Juliette Binoche, actrice établie s’il en est pour ne pas dire carrément icone mondiale du cinéma français, pour un rôle qui prend avec elle encore une autre dimension. A la légitimité de la journaliste s’ajoute alors celle de l’actrice dans une véritable mise en abîme de son propre travail d’interprète, elle qui a notamment pu passer des nuits dans les rues parisiennes pour préparer son rôle de SDF dans Les amants du Pont Neuf. Et, il faut bien le dire, Juliette Binoche, sans fard mais toujours avec la justesse qu’on lui connaît, est juste impeccable. Impeccable notamment par le courage, un courage qu’elle partage notamment avec la Deneuve des films d’Emmanuelle Bercot, de se confronter avec une certaine modestie à la puissance brut d’acteurs amateurs.

Tel ET dans les peluches, une célèbre actrice oscarisée s’est cachée dans cette image… Sauras tu la retrouver ?!

Car oui, si le sujet de Ouistreham tend souvent vers les préoccupations méta de la légitimité, il n’en éclipse pas pour autant celui originel de Florence Aubenas. Emmanuel Carrère ne manque pas de rendre hommage à son sens aigu du détail pour dresser des portraits (là où ceux d’un Nomadland se révélaient souvent surtout bavards) : les cigarettes roulées de Cédric, Marilou préférant laver ses carreaux à l’américaine, la rose tatouée de Christèle ou bien encore un téléphone tombé dans les toilettes et mis dans une boite de riz… Mais, comme on l’a dit, Carrère compte aussi sur un casting amateur pour incarner ces rencontres qui sont autant de visages si familiers mais qui, loin des canons, ont si peu droit aux honneurs du grand écran. Ainsi, si Juliette Binoche est l’héroïne du film et le moteur du récit, son cœur se trouve certainement davantage dans l’impressionnante rage d’Hélène Lambert, dans les dragues pataudes du touchant Didier Pupin, dans la fragilité de Léa Carne, dans le charisme populaire, rugueux mais bienveillant d’Evelyne Porée ou de Patricia Prieur. Des vrais gens pour jouer de vrais gens, la recette est connue mais prend une saveur toute particulière puisqu’ils sont ici confrontés à une Binoche pas bien loin de ses pompes et que cela constitue bien l’une des préoccupations du film. Ainsi, les seuls qui joueront vraiment leurs propres rôles, sous leurs vrais noms, seront Louis-Do de Lencquesaing, acteur qui semble avoir fait de sa condition bourgeoise un véritable et savoureux emploi, et la jeune réalisatrice Charline Bourgeois-Tacquet (on va peut-être passer sur l’analyse patronymique de comptoir…), passagers aisés du Ferry qui n’auraient certainement pas reconnu notre héroïne si celle-ci portait encore sa blouse de femme de ménage…

Si Emmanuel Carrère partait sur un film sans musique, grand bien lui en a fait de s’adjoindre les services de Mathieu Lamboley qui signe une partition étrange et discrète, évoquant Howard Shore par des sonorités, mais sans le tic-tac, qu’on pourrait croire sorties de la BO d’After Hours (dont on oublie souvent que c’est aussi un grand film sur le travail et l’aliénation) auxquelles viennent s’ajouter des violons puissants mais jamais envahissants ni larmoyants. Une composition remarquable qui donne au film un soupçon de suspense tout en rendant compte du bordel intérieur qui peut habiter ses personnages. Une scène sur la plage, qu’on peut aussi voir comme une métaphore du cinéma lui-même, ne permettra pas vraiment au personnage de Christelle de profiter du moment. Ce temps pour soi que beaucoup ne peuvent plus s’accorder, coincé quelque part entre les temps de bras pour le patronat contre un salaire et le temps de cerveau pour Coca-Cola en échange d’une série à la con… Ouistreham soulève alors une autre question inhabituelle : les divertissements plus nobles et profonds de la bourgeoisie valent-ils vraiment mieux ? Elle qui se gargarise du combat mené par de telles productions mais qui, au gré du premier conseil d’administration, de la première réunion d’actionnaire venue, n’hésite pas à se torcher avec les enseignements qu’ils auraient du en tirer. Aussi, n’y a-t-il pas comme un paradoxe à voir Emmanuel Carrère signer un tel film, lui qui a suivi et ne tarissait pas d’éloges sur un autre Emmanuel, beaucoup plus emmerdant, et chantre d’un système qui n’en a proprement rien à branler des femmes de ménage, et ce même après qu’une crise sanitaire semble en avoir pourtant fait à ses yeux des héroïnes de la nation. Après tout, quoi de plus logique de la part du cinéaste qui avait collé une fameuse moustache à Vincent Lindon. Et dieu sait que la moustache de Vincent Lindon pourrait cristalliser à elle seule les paradoxes du cinéma français…

Le temps, c’est de l’argent… Mais quand y’a pas d’argent pour autant, qu’en reste-t-il du temps ? (à deux doigts du Haïku !)

Quelques mois après le documentaire Debout les femmes ! et avant une présidentielle aux débats si débiles qu’on peut d’ores et déjà présager un résultat catastrophique, on ne pourra au moins pas accuser ce fameux cinéma français si souvent pris à parti d’avoir fait l’impasse sur ces hommes mais surtout « ces femmes que nos économies reconnaissent et rémunèrent si mal ». Et ça sera encore plus compliqué auprès de ce Ouistreham d’autant plus cher à nos cœurs de normands (on aura d’ailleurs remarqué que certaines scènes sensées se dérouler à Ouistreham sont en réalité tournée à Cherbourg…) qu’il dresse un portrait impitoyable d’une région magnifique mais qui n’est pas juste le lieu de villégiature de tout ce que Paris compte de connards friqués ou un parc d’attraction pour touristes Yankees (ceux là même de Nomadland). En tout cas, à une période où on applaudit un blockbuster édifiant tout en gloussant face aux photos de vacances sur un yacht de son acteur/producteur, ça peut pas faire de mal de voir ainsi Emmanuel Carrère, non seulement assumer, mais carrément faire de ses paradoxes le sujet même de son film. Et puis, que vous soyez ou non un dérisoire blogueur profitant à son échelle de son confort bourgeois pour juger le travail des autres mais qui n’a jamais beaucoup eu à nettoyer d’autres merdes que les siennes, ça peut même faire du bien d’en profiter pour s’interroger sur nos petits paradoxes à nous…

CLÉMENT MARIE


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