West Side Story

Comédie musicale américaine (2021) de Steven Spielberg, avec Ansel Elgort, Rachel Zegler, Ariana DeBose, Rita Moreno, David Alvarez, Mike Faist, Brian d’Arcy James et Corey Stoll – 2h36

Upper West Side, au tournant des années 60. Le quartier, en train d’être rasé pour accueillir le Lincoln Center, est le théâtre de la rivalité qui oppose les Sharks, des immigrants portoricains, aux Jets, un gang de natifs. Lors d’un bal sous tension, Tony, ancien leader des Jets, rencontre Maria, la petite sœur de Bernardo, chef des Sharks. Les deux jeunes gens tombent amoureux au premier regard. Alors qu’en lui réside la clef qui pourrait amener la paix dans le quartier, cet amour sera la flamme qui, sous les yeux impuissants de la sage Valentina, embrasera tragiquement le West Side…

Steven Spielberg rêvait depuis toujours de réaliser une comédie musicale, genre plus essentiellement cinématographique que les autres. Un désir qui s’invitait ici et là tout au long de sa filmographie, de 1941, avec sa baston soigneusement chorégraphiée dans un bal militaire et où les futurs Blues Brothers Dan Aykroyd et John Belushi n’étaient jamais loin de taper la chansonnette avec Treat Williams ou Toshiro Mifune, au célèbre générique d’Indiana Jones et le temple maudit où sa future femme Kate Capshaw entonnait une version en mandarin d’Anything Goes, en passant par Hook conservant trois de sa dizaine de chansons prévues et dressant tout un cérémonial quand Mouche apporte le crochet à son capitaine, ou par A.I. et son Gigolo Joe (Jude Law) en mode Fred Astaire robotique. Et si une comédie musicale était particulièrement chère au cœur de Steven, c’était bien West Side Story dont papa Spielberg ramène le disque à la maison, la musique de Leonard Bernstein obsédant le jeune Steven avant qu’il aille voir l’adaptation de Robert Wise et Jerome Robbins au cinéma quelques années plus tard. Son West Side Story sera d’ailleurs dédié à son père, Arnold Spielberg, disparu en 2020, et qui avait eu l’occasion de visiter le plateau au bras de son fils retombant en enfance en lui montrant ses décors du New York de 1957.

Plus qu’un remake du film de Robert Wise et Jerome Robbins, Steven Spielberg souhaite faire une réadaptation de la pièce, qu’il confie à Tony Kushner (Tony non pas pour Anton, mais Anthony), dramaturge de formation et qui avait déjà signé pour lui les scénarios de Munich et Lincoln – deux précédents qui ne sont nullement fortuits. La partition de Leonard Bernstein est ainsi scrupuleusement respectée, sous le « musical consulting » de John Williams et la direction de Gustavo Dudamel, chef d’orchestre vénézuélien (Mozart in the Jungle, c’est lui !) et, depuis avril dernier, directeur de l’Opéra de Paris s’il-vous-plaît ! La chorégraphie de Jerome Robbins (qui s’était fait viré du film de 1961 après avoir dirigé quatre numéros musicaux) est, elle, revisitée par Justin Peck, chorégraphe du New York City Ballet. Et la nouvelle adaptation est beaucoup plus proche du livret d’Arthur Laurents, remettant les chansons dans l’ordre (notamment I Feel Pretty que Wise avait replacé avant la baston pour ne pas perdre en tension), Kushner ne se permettant de l’écorcher que pour accentuer certaines thématiques plus contemporaines ou pour créer le personnage de Valentina, veuve porto-ricaine du Doc. Toutefois, Spielberg paie son tribut au premier film, d’autant qu’il devait se repentir auprès de Robert Wise après avoir participé bien malgré lui au viol collectif de La Maison du diable avec le remake Hantise, projet de son Dreamworks naissant qu’il avait refilé à Jan De Bont en échange de Minority Report (une rumeur voudrait que, en rage face au résultat, il tenta de limiter la casse en post prod avant de retirer son crédit de producteur au générique) ! Mais à l’heure où les coups de coude peuvent faire mal au bras, l’auteur de Ready Player One favorise ici le dialogue au clin d’œil : se démarquant des emprunts visuels ou citations attendues, malgré tout disséminés par-ci par-là pour les yeux les plus experts, Spielberg préfère incarner son hommage par la présence loin d’être anecdotique de Rita Moreno dans le rôle de Valentina. L’actrice oscarisée qui souffrit tant d’être la seule portoricaine sur le plateau du film de 1961 obtient, en plus du rôle d’une sage matriarche et d’une interprétation bouleversante de Somewhere, un poste de productrice exécutive mettant en évidence son marrainage sur cette relecture soucieuse de son casting latino relevant lui aussi de l’évidence et non du coup de com ou du woke de bon aloi.

Sous l’œil bienveillant de sa marraine la bonne fée, l’aventurier de la comédie musicale perdue…

Est-il dès lors nécessaire de consacrer un paragraphe à la levée de bouclier de ceux qui, sur la toile, s’interrogent a priori sur l’utilité d’un « remake » de West Side Story (tandis que nous nous interrogeons encore sur l’utilité de ceux qui s’interrogent sur l’utilité d’un remake lorsque celui-ci est dirigé par Spielberg…) ? Alors que se profile un tragique échec commercial du film qui serait bien foutu de donner raison à ces conmentateurs, allons-y ! Nous pensons donc que ces interrogateurs, membres d’un fandom soudainement très large de Robert Wise dont on se demande bien où ils étaient à l’époque d’Hantise, n’ont, déjà, pas vu le film de Spielberg puisqu’il pulvérise tout seul ces futiles doutes sur son « utilité », ensuite ne doivent pas vivre sur cette planète en 2021 pour ignorer la portée encore très contemporaine des thématiques soulevées par la pièce soixante ans plus tôt ; ou enfin, plus simplement, ont oublié que West Side Story était très directement inspiré du Roméo et Juliette que Shakespeare avait lui-même emprunté à Luigi da Porto, qui lui l’aurait repris à Masuccio Salernitano… Bref, sans même avoir à remonter jusqu’à Tristan, Yseult et tous les greco-romains qui leur ont ouvert la voie, les exemples ne viennent que renforcer le fait que West Side Story, et c’est ce qui a façonné son mythe, reste une œuvre tristement universelle qui n’en est qu’à sa seconde adaptation cinématographique en 60 ans (et pas par n’importe qui) alors que tant d’autres franchises pondent des rejetons anonymes tous les cinq ans dans le seul but de renouveler des droits d’exploitation. Ceux qui rejettent ce remake ne seraient finalement que des Jets, des gamins terrifiés serrant fort leur film doudou, se rassurant dans l’éclat passé plutôt que d’affronter un avenir incertain… Pour ce qui est de gloser sur les distinctions entre les deux versions, nous nous en tiendrons donc à l’avis de Stephen Sondheim, parolier de la pièce. Celui-ci n’avait jamais caché ses réserves sur le film de Wise : « Je ne pense pas que West Side Story soit un bon film car ce n’est pas un film, c’est une captation de la scène. »*, ajoutant que les affrontements entre les gangs y sont si stylisés qu’ils ne lui faisaient pas peur, sans parler de ses paroles sensiblement modifiées par crainte de la censure. En revanche, le célèbre parolier et compositeur s’est joint au concert de louanges sur le travail de Spielberg, ayant eu le temps de voir le film avant de nous quitter le 26 novembre dernier. Cela dit, il avait aussi adoré Sweeney Todd

Mais il est peut-être temps de parler du film, alors chantons-le déjà haut et fort : West Side Story est un chef-d’œuvre, à ranger d’ores et déjà parmi les plus grandes réussites de son auteur, ou du moins est-il une indéniable célébration du cinéma comme nous en avons vu peu ces dernières (troubles) années. Nous ne sommes pas assis dans la salle depuis trois minutes que nous savons déjà que nous sommes au bon endroit pour découvrir ce film à voir sur le plus grand écran possible avec le plus de spectateurs possible. La première séquence suffit à rappeler la maestria de Steven Spielberg, en pleine possession de ses moyens, ne laissant pas sa longue expérience entamer son regard toujours vif et jeune. La caméra vole au-dessus de la scène, un tapis de gravas se substituant aux majestueux et inédits top-shots de Wise, comme si elle dansait déjà avant même que les acteurs n’apparaissent, et la séquence enchaîne les plongées et contre-plongées vertigineuses, les raccords experts et les plans déjà fort signifiants (tel l’enseigne du restaurant créole superposée à celle d’un pub irlandais, disant déjà beaucoup sur la story du West Side). La comédie musicale ressort de terre, s’extrait de la poussière et de la grisaille de l’industrie hollywoodienne de ces dernières années, et Steven Spielberg bouscule le genre comme on ne l’avait pas fait depuis Moulin Rouge !, avec encore plus d’ambition et d’élégance que Baz Luhrmann et en se montrant plus moderne encore que ne l’avait été son Roméo + Juliette en son temps. Vous l’aurez compris, nous sommes à des années-lumière au-dessus des soupes Broadway qu’on nous sert habituellement à l’approche des Oscars (The Greatest Showman ? Get the fuck outta here !) et les allergiques au genre qui feront l’effort de pousser la porte de West Side Story pourraient s’en trouver récompenser. Si certains numéros musicaux sont évidemment enivrants, tel le mythique America totalement repensé et commençant ici dans un appart étriqué pour emporter vite (presque) tout le quartier dans son vibrant débat, d’autres se teintent d’une ambiguïté et d’une noirceur rarement vue dans le genre, comme Gee, Officer Krupke et ses jeunes délinquants se félicitant de leur position de parias ou Cool achevant un affrontement fraternel irréversible. La chorégraphie incarne également la violence du propos, les virevoltes tournant à la foire d’empoignes entre acteurs sortant de leurs numéros essorés et essoufflés. A un genre auquel on reproche souvent son irréalité, Spielberg y rapporte une brutalité essentielle.

Riff (Mike Faist), Tony (Ansel Elgort) et Bernardo (David Alvarez)… « Peste sur vos Sharks et Jets ! »

Une brutalité qui va aussi bien avec la portée thématique de West Side Story qui vient conclure (du moins, en attendant de connaître le sujet du western qui devrait être son prochain film) une trilogie informelle dans laquelle Spielberg livre une exploration des fondements de la nation américaine tout en se frottant à des genres inédits pour lui : après la démocratie et le biopic avec Lincoln puis la liberté de l’information et le thriller politique avec Pentagon Papers, voilà l’immigration et la comédie musicale avec West Side Story. Le film met en avant la gentrification du West Side qui n’était qu’une toile de fond dans le Wise, dénonce une xénophobie dont il ne se fait pas le complice en grimant des acteurs blancs en portoricains – et quelle belle idée de ne pas sous-titrer les dialogues espagnols, faisant notamment briller une scène d’apprentissage entre Tony et Valentina montrant la bienveillance désarmante de l’entreprise ! – et fait dire au lieutenant Schrank des répliques qui font froid dans le dos. Si Sondheim n’a toujours pas pu entendre le « Officer Krupke, fuck you ! » qu’il avait initialement écrit, ce West Side Story ajoute tout de même la charge politique qui pouvait faire défaut à son homologue 60’s. Un climat délétère qui se retrouve dans les impressionnants décors d’Adam Stockhausen (directeur artistique de Wes Anderson que Spielberg a remarqué sur Across the Universe) qui nous ont immédiatement rappelés ceux de Dante Ferretti pour Gangs of New York du copain Scorsese : on y retrouve le même souci de reconstitution foisonnante et habitée d’un urbanisme qui porte les stigmates de sa violente histoire, annonçant une nouvelle ère qui tentera de faire table rase des vieilles querelles. Passée cette intro apocalyptique, la photographie désaturée caractéristique de Janusz Kamiński s’embrase pour livrer le chatoyant et merveilleux spectacle que ne pouvait qu’être un West Side Story digne de ce nom. Le chef-op attitré de Spielberg s’est rarement montré si inspiré et y fait pour beaucoup dans cette célébration du cinéma à voir absolument au cinéma pour y retrouver les couleurs chaudes du Technicolor d’antan. Il n’hésite pas à puiser dans sa palette d’ombres et de lumières des outils plus modernes, notamment dans l’ébouriffante scène du bal, son mambo endiablé et sa cachette secrète, récupérant au passages les flares dont a trop abusé un J.J. Abrams devenu accro à force de vouloir rendre hommage à tonton Spielberg. Kamiński cite à quelques reprises la cinématographie tout en dégradés de la première adaptation sur laquelle Daniel L. Fapp signait la photo, que ce soit dans l’appartement de Maria ou dans la superbe scène de l’église, où la couleur des vitraux vient caresser la peau des acteurs avec une douceur qu’on ne trouve que via l’alchimie de la pellicule, rappelant aux spectateurs en crise de foi que la plupart des films sont encore conçus pour être vus dans des sanctuaires… Nul doute que celui-ci sera aussi bientôt une redoutable programmation des dimanche soir !

Il faut enfin parler du casting car dans West Side Story, même Corey Stoll a retrouvé du poil de la bête ! Dans le rôle des chefs de gang, David Alvarez et Mike Faist, déjà deux sacrées révélations, sont tout aussi bons danseurs et autrement plus cabossés que George Chakiris et Russ Tamblyn, apportant une bonne part de la brutalité susmentionnée tout en rendant sensible leur détresse de chiens de la casse. Autre débutant, Josh Andrés Rivera interprète le pathétique Chino, triste Clark Kent qui n’aura pas les épaules alors qu’il tombera la veste pour jouer l’absurde justicier. A l’opposée, apportant charme, décontraction et d’impressionnants talents de chanteur au personnage culte de Tony, faisant oublier le chant doublé et le balais dans le cul de Richard Beymer (qu’on adore, mais qui était le premier à admettre qu’il était passé à côté de son rôle), notre cher Baby Ansel Elgort compose aussi brillamment avec la noirceur tacite et inattendue de son personnage d’ex-taulard (les compositions du film s’efforcent d’ailleurs à le faire s’échapper des barrières et grilles se dressant sur son chemin) et se révèle carrément bouleversant quand la tragédie s’abat sur ce Roméo new-yorkais (sa partenaire était pourtant bien majeure ce coup-ci…).

La lumineuse María, s’apprêtant à voler un baiser à un Pretty wonderful Boy

Un petit mot du personnage, pour le coup un peu plus anecdotique, d’Anybody et son interprète trans Ezra Menas (là encore, pas vraiment d’opportunisme woke puisque le garçon manqué du West Side Story de Wise était déjà une représentation LGBT qui ne disait pas encore son nom…). Mais les véritables et les plus fabuleuses révélations du film, ce sont, comme en 1961, de nouveau ses dames. Tout comme Rita Moreno piquait la vedette à Natalie Wood, Ariana DeBose est éblouissante en Anita, l’incendiaire portoricaine qui veut croire au rêve américain et n’hésite pas à recadrer son macho de Bernardo. Aussi solaire dans les premiers feux du film, DeBose irradie d’un charisme incroyable avant de s’effondrer, déchirante, tandis que la jeune femme se heurte à la réalité du pays de Malcolm X. Face à elle, Rachel Zegler, dont c’est le tout premier film, ne se fait nullement bouffer malgré ce que pourraient laisser présager ses frêles premières apparitions dans le rôle intimidant et peut-être encore plus culte de Maria. Mais l’actrice s’affirme peu à peu, achevant de nous séduire avec son I Feel Pretty, pour une scène habilement déplacée dans la boutique d’un centre commercial, chanson avec laquelle elle avait d’ailleurs subjugué Spielberg dès le premier jour des castings. Elle continue de gagner en puissante jusqu’au final fatidique où elle est juste totalement terrassante comme il faut. En voilà une révélation qui, on l’espère, va se confirmer – même si le terreau de la suite de Shazam et du live action de Blanche-Neige (et les sept personnes de petites tailles) n’apparaît pas des plus favorables. Et puis, histoire de boucler la boucle d’un impeccable et vivifiant casting, revenons à Rita Moreno accompagnant et contemplant, du haut de ses quatre-vingt-dix printemps et avec un œil à l’humidité contagieuse, la fougue de ces jeunes acteurs, faisant toute l’énergie, la vivacité, la colère et l’espoir de ce flamboyant West Side Story, nouveau chef-d’œuvre de Steven Spielberg, maître dont le mythe n’est plus à faire doublé d’un fringuant cinéaste de soixante-quinze ans encore affamé de cinéma puisqu’il poursuit, dès l’année prochaine, l’exploration de l’enfance de son art en se frottant encore plus que jamais à l’autobiographie avec The Fabelmans

Leah, Steven et Arnold… bientôt Michelle Williams et Paul Dano dans The Fabelmans mais ça, c’est une autre histoire…

LES SUPER MARIE BLOGUEURS

*source interview Sondheim : https://www.slashfilm.com/608619/west-side-story-lyricist-stephen-sondheim-prefers-spielbergs-movie-to-the-original/

Autres films de Steven Spielberg sur le Super Marie Blog : Pentagon Papers (2017) ; Ready Player One (2018)


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