Aux frontières de l’aube

Near Dark Film fantastique américain (1987) de Kathryn Bigelow, avec Adrian Pasdar, Jenny Wright, Lance Henriksen, Bill Paxton et Jenette Goldstein – 1h34

Un soir, Caleb, jeune cowboy de l’Oklahoma, tombe sous le charme de Mae qui lui transmet un mal étrange. Au matin, il est enlevé par la bande de Mae, menée par l’inquiétant Jesse Hooker, et se trouve forcé de mener avec eux une virée nocturne à travers l’Amérique…

Dans le domaine des vampires, nous aurions pu vous parler de Night Teeth, sorti sur Netflix au dernier halloween, téléfilm de luxe tentant fort péniblement de ramener des suceurs de sang dans la trame d’un Collatéral, équivalent cinématographique d’un spam pour un service de camgirls. Essayant désormais de limiter nos paplars négatifs sur des films ne méritant pas tant de vains efforts, nous préférons donc remonter trente-quatre ans en arrière pour dénicher une réinvention du mythe vampirique beaucoup plus intéressant, revêtant des oripeaux 80’s qui n’ont pas vieilli, marquant les débuts d’une grande réalisatrice et ressuscité par l’excellente collection de bluray « Make My Day » de Jean-Baptiste Thoret et StudioCanal : j’ai nommé Aux frontières de l’aube, titre français pas trop con puisque traduisant littéralement l’original, Near Dark.

Near Dark donc naît de la collaboration de deux jeunes cinéastes, Kathryn Bigelow et Eric Red, coécrivant ensemble deux scénarios originaux qu’ils pourront mettre en scène chacun de leur côté. Ils souhaitent initialement faire un western mais, face à la popularité décroissante du genre, décident d’y mêler du cinéma d’horreur beaucoup plus en vogue, et plus particulièrement des vampires qu’ils ne nomment pas (le mot « vampire » n’est pas prononcé une seule fois dans le film) et qu’ils débarrassent de leurs codes habituels (crucifix, pieux dans le cœur et tout le toutim). Le script tape dans l’œil du producteur Steven-Charles Jaffe qui réunit un budget d’environ 7 millions de dollars mais qui prévient la réalisatrice : bien qu’elle ait déjà coréalisé avec Monty Montgomery The Loveless six ans plus tôt, le producteur lui laisse cinq jours pour faire ses preuves, au terme desquels il la remplacerait si nécessaire ; il en fallut moins que ça à Bigelow pour le rassurer sur ses capacités. Se déroulant entre l’Oklahoma et l’Arizona, le tournage dura 47 jours, dont 40 de nuit.

Un plan parfait de la bande de Near Dark se tenant sur la frontière de l’aube…

L’autre collaborateur officieux de Near Dark, c’est le futur ex-mari de Bigelow, James Cameron : ces deux-là ne s’étaient pas encore rencontrés avant ce tournage mais l’ombre de Cameron y plane, et quand leurs deux noms seront écrits sur la même affiche, celle de Strange Days, ils seront fraîchement divorcés ! Non seulement elle lui emprunte Adam Greenberg, le directeur photo de Terminator (le charme intact de Near Dark doit beaucoup au chef-opérateur rôdé aux petits budgets et qui avait déjà sanctifié le style des 80’s avec le petit film de science-fiction susmentionné) mais aussi une bonne partie du casting d’Aliens, cité dans le film sur la marquise d’un cinéma à l’arrière-plan. C’est en fait Bill Paxton qui, le premier à recevoir le script, ramène sur le projet les copains Lance Henriksen et Jenette Goldstein qu’il avait quittés moins d’un an plus tôt à la fin du tournage du film de Cameron ; ne manquait plus que Michael Biehn s’il n’avait pas précédemment décliné le rôle de Jesse Hooker, le leader de la bande de vampires. Avec la bénédiction par téléphone de Cameron, Bigelow profite donc de l’aubaine d’avoir une troupe d’acteurs ayant déjà vécu ensemble l’enfer d’un tournage (et dans le cas d’Aliens, c’est un euphémisme). Surtout que les acteurs s’investissent à fond : ils se font des sessions d’entraînement commando pour oblitérer les fenêtres d’un véhicule ou d’une pièce en moins de 30 secondes, ils s’inventent les biographies de leurs personnages respectifs, définissant la période à laquelle ils ont été transformés (Jesse durant la Guerre de Sécession, Severen vers 1870, Diamondback durant la Grande Dépression, Homer dans les années 50 et Mae dans les années 70) et ils s’amusent comme des fous à jouer les vampires, au détriment de la population locale : Bill Paxton teste son maquillage sanguinolant en se faisant passer pour un accidenté auprès d’un conducteur de train horrifié, tandis que Lance Henriksen s’amuse à terrifier les autostoppeurs et flics du coin, amenant même un agent de police à porter la main à son arme ! Et à l’écran, cette camaraderie paie indéniablement : on sent immédiatement l’alchimie entre les acteurs et la force des liens entre les membres de la meute, aussi inquiétants qu’attirants comme des Bonnie & Clyde transylvaniens.

Malgré une tournée remarquée des festivals de cinéma fantastique de l’époque, Aux frontières de l’aube fut un échec à sa sortie, la faute à la faillite imminente de son distributeur US De Laurentiis Entertainment Group et à la concurrence déloyale du beaucoup plus friqué Génération perdue de Joel Schumacher sorti la même année. Mais une dizaine d’années plus tard, au moment où un Vampires de John Carpenter lui paie son tribut, il a réussi à acquérir un petit culte, le temps que Kathryn Bigelow se fasse un nom avec le succès d’un Point Break et invite à la redécouverte de ce deuxième film dans lequel on essaiera de trouver rétrospectivement les signes du style d’une future oscarisée. Des signes qui ne sont pas difficiles à trouver. Il y a déjà des thématiques qui se dégagent nettement. Après le gang de motards de The Loveless et avant celui des braqueurs de Point Break, l’équipage de K-19 ou la troupe de Démineurs, le fait qu’Aux frontières de l’aube soit aussi un film de bande ne relève pas de la coïncidence. Bigelow traite le vampirisme comme une addiction, une autre de ses thématiques régulières, culminant avec Démineurs et ses soldats accrocs à l’adrénaline procurée par la dangerosité de leur profession. Ici, les vampires sont des camés dont la condition les pousse à la marginalité. La séquence de la gare routière où Caleb échoue à retourner chez lui pourrait être mise telle quelle dans un drame sur la toxicomanie, et le comportement de ses proches partant à sa recherche sont identiques à ceux d’une personne dépendante. Et puis il y a déjà un regard aiguisé en particulier pour les scènes d’action, donnant des séquences immédiatement mémorables comme le massacre dans le diner ou le gunfight dans la chambre de motel encerclée par la police avec les silhouettes fumantes se dessinant dans les faisceaux de lumière provoqués par les impacts de balles. On ne s’étonnera pas d’apprendre que Bigelow est une inconditionnelle de Peckinpah et ait trouvé sa vocation de cinéaste après avoir vu La Horde sauvage

Severen (Bill Paxton) et Caleb (Adrian Pasdar) viennent de boire un cou au saloon.

Ce qui nous amène à la question du genre qui n’était pas encore « elevated » mais déjà bien dynamité ! Comme on l’a dit, Bigelow et Red ont dû ajouter des vampires dans leur western pour rendre leur projet plus attractif mais dans le résultat final, cela ne se ressent nullement comme une concession. Au contraire, la présence des vampires leur permet d’approcher plus efficacement encore la forme d’un western moderne. Pour tordre le cou à une expression galvaudée, le film ne « dépoussière » pas le mythe du vampire, il fait l’inverse en couvrant ses suceurs de sang de poussière et de fringues usées, faisant d’eux des équivalents modernes des desperados d’antan (l’un d’eux est même un authentique cowboy, joué par un survolté Bull Paxton s’en donnant à cœur joie dans le jargon far west et trouvant une utilisation originale à ses éperons lors de la scène du diner/saloon). La frontière étant l’un des principaux motifs du western, la plus belle idée d’Aux frontières de l’aube est de travailler une frontière non pas géographique mais temporelle, entre le jour et la nuit, dans une aube dans laquelle balance le destin des amants maudits Caleb et Mae. Bigelow travaille alors ses images crépusculaires, sa poésie nocturne et ses nuits désertiques dans lesquelles ses vampires vivent à l’inverse des vivants, bien aidée par la photo de Greenberg (ce plan parfait où la bande émerge de l’horizon brumeux !) et le score de Tangerine Dream (pas de doute, nous sommes bien en 1987). Avec parfois quelques faux raccords rappelant la modestie de la série B mais qu’importe, nous mettrons ça sur le compte de l’envoûtement d’Aux frontières de l’aube qui nous hypnotise dans son temps suspendu entre le jour et la nuit et nous rend accroc au songe du western vampirique.

BASTIEN MARIE

Autre film de Kathryn Bigelow sur le Super Marie Blog : Detroit (2017)


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