Oranges sanguines

Comédie française (2021) de Jean-Christophe Meurisse, avec Christophe Paou, Alexandre Steiger, Lilith Grasmug, Fred Blin, Olivier Saladin, Lorella Cravotta, Denis Podalydès – 1h42.

Un sympathique couple de retraités mise tout sur un concours de rock’n’roll pour se sortir de leur surendettement. Un ministre de l’économie doit faire face à des révélations de fraudes fiscales. Une adolescente s’éveille à la sexualité… Portraits d’une France multiple sur le point de se prendre un gros doigt !

Ceux qui avaient pu être déçus d’Effacer l’historique pourront donc retrouver Denis Podalydès et Blanche Gardin dans cette nouvelle comédie portant bien son titre et se révélant d’une acidité que même Kervern/Delépine n’ont fait qu’effleurer dans leur cinéma. Oranges sanguines, c’est donc le deuxième film, après Apnée, signé Jean-Christophe Meurisse, fondateur de la troupe des Chiens de Navarre, et Oranges sanguines, c’est donc vraiment bien bourrin comme on l’aime ! En effet, alors que Barbaque s’annonçait comme la comédie française trash de cette fin d’année, Fabrice Eboué ne se privant pas de faire le tour des plateaux télé en chantre du politiquement incorrecte, terme qui ne s’accommode pas si bien à sa farce noire par ailleurs réussie, Oranges Sanguines tape clairement là où ça fait plus mal.

Afin de garantir toute la fraîcheur du jus de ces Oranges Sanguines, il est préférable de ne pas poursuivre la lecture de cet article avant d’avoir vu le film. Mais si vous vous en foutez d’être spoilés…

Le film est introduit par le débat animé du jury d’un concours de rock, composé notamment de Vincent Dedienne, Guilaine Londez et Fred Tousch et laissant visiblement la part belle à l’impro, procédé qu’affectionne Jean-Christophe Meurisse et dans lequel ses comédiens n’ont plus grand chose à prouver. S’ensuit une série de scènes qui peuvent d’abord nous apparaitre comme des scénettes avant de construire le récit d’un film choral regorgeant de surprise alors que se tissent les liens entre les différents personnages, servis par des acteurs au diapason. A commencer par Christophe Paou qui restitue avec délice l’hypocrisie la plus crasse dans laquelle adorent se vautrer nos politicards, son sourire figé en devenant même glaçant, en se glissant dans la peau d’un Cahuzac bien pervers comme il faut. Le ministre, peinant à cacher qu’il est aux abois, vient quémander de l’aide auprès de son avocat, figure de l’ombre de la politique incarnée par Denis Podalydès, tout aussi savoureux, manipulant avec un naturel désarmant les faits les plus scandaleux. Ce dernier nous rejoue la fameuse scène bien gênante des moules et des huitres de Spartacus mais à la sauce Fouquet’s auprès de son bras droit, un jeune avocat interprété par Alexandre Steiger, parfait de médiocrité en petit arriviste viriliste, honteux de ses origines prolétariennes. En effet, ses parents se révèleront être le sympathique couple de danseurs de rock endettés jusqu’au cou dans lesquels on retrouve Lorella Cravotta et Olivier Saladin, membres des Deschiens à la notoriété moindre que leurs partenaires mais au talent pourtant bien égal. A cette galerie de personnages s’ajoutera Louise (impeccable Lilith Grasmug dans un rôle vraiment pas évident…), une jeune vierge qui sort de son premier rendez-vous chez une gynéco pour le moins désabusée puisque jouée par Blanche Gardin ainsi qu’un inquiétant freaks et son sanglier de compagnie…

Comme quoi, en agissant tous à notre propre échelle, il peut se régler, ce problème des retraites…

Voilà donc un éventail de personnages qui permet à Meurisse de dresser un portrait de la France d’autant plus cruel que sa pertinence ne fait pas un pli. Si le cinéaste commence donc par égratigner méchamment notre société avec une transversalité qui fait peu de prisonnier, ça n’est là que la première partie d’un programme, comme on l’avait dit, vraiment bourrin ! Le grand-guignolesque s’invite joyeusement à la fête tandis que le politicien véreux se retrouve dans un scénario de film d’horreur à la faveur d’un pneu crevé en pleine campagne. Sa route croise alors celle de l’étrange propriétaire du sanglier, campé par Fred Blin, acteur sur le fil, qui m’a notamment rappelé l’excellent Antoine Basler (acteur vu notamment chez Jan Kounen), pour un personnage qui se révèle tenir aussi bien du Z de Pulp Fiction que du Buffalo Bill du Silence des Agneaux. Notre pauvre ministre se retrouve donc à se faire copieusement sodomiser tandis que Meurisse met ainsi en images le fantasme de millions de français. Oseront-ils rire de cette scène de viol, qui tutoie celle mémorable de C’est arrivé près de chez vous en y appliquant un vernis craquelant de revanche? Et, alors que le détraqué en vient à s’attaquer à la jeune Louise, qui venait tout juste de perdre sa virginité dans un inattendu moment de lâcher prise, pour la violer à son tour avant que la victime ne se rebiffe et, plutôt que de fuir, préfère passer les couilles de son agresseur au micro-onde pour lui faire bouffer; ceux qui prône la torture avant même la peine de mort au premier fait divers sordides passant sur leur fil d’actualité, oseront-ils jouir devant ce rape and revenge expéditif et sans concession ? Enfin, osera-t-on se moquer du détestable jeune avocat lorsque celui-ci tombe clairement dans le pitoyable et finit par se faire pisser dessus au terme d’une embrouille routière qui tourne vite en sa défaveur ? Mais surtout, osera-t-on rire du suicide ordinaire d’un couple de retraités pour un épisode de Scènes de ménages qu’on est pas près de voir sur M6 ? Ouais, c’est clairement pas le dos de la cuillère qu’on sent passer, Meurisse étant clairement d’humeur à pousser dans ses retranchements le spectateur le plus affable, à bien remuer la merde pour que l’odeur embaume la salle et imbibe ses fringues pour plusieurs jours, le tout sans que cette démarche de sale punk ne soit jamais gratuite.

Stéphane Lemarchand, ministre de l’économie, c’est comme le Port Salut… Un mix de Millenium et de Black Mirror mais aussi le fantasme d’un paquet de français…

Donc pour ceux qui on auraient aimé Barbaque mais qui auraient trouvé sa viande un peu trop cuite, elle est ici servi crue ! Pour ceux qui auraient déjà eu du mal à digérer Barbaque, nul doute que la comédie française produit industriellement des denrées plus à même de satisfaire les estomacs plus fragiles, après, faudra pas non plus venir chouiner le sempiternel « on peut plus rien dire » qui omet souvent d’être complété d’un « on veut plus rien entendre ». En tout cas, si la terre est bleue comme une orange, la France de Meurisse est rouge sanguine. Pas de bol, c’est aussi la notre !

CLÉMENT MARIE


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