Le Dernier Duel

The Last Duel Film historique américain, britannique (2021) de Ridley Scott, avec Matt Damon, Adam Driver, Jodie Comer, Harriet Walter et Ben Affleck – 2h32

En France à la fin du XIVème siècle, Jean de Carrouges et Jacques Le Gris, deux chevaliers amis devenus rivaux, s’affrontent dans un duel à mort judiciaire après que Marguerite, épouse du premier, ait accusé le second de l’avoir violée…

Attention, cet article peut contenir des spoilers ! Merci de votre compréhension.

Longtemps attendu, figurant un temps parmi les projets de Martin Scorsese, le traitement cinématographique du dernier duel à mort autorisé par la loi dans l’Histoire de France a enfin vu le jour avec Le Dernier Duel. Adapté d’un livre de l’universitaire américain Eric Jager, le scénario est écrit par les best bros d’Hollywood Matt Damon et Ben Affleck, écrivant pour le première fois ensemble depuis Will Hunting (1997) qui leur avait valu l’Oscar (grâce à leurs potes, les Weinstein ; que les temps ont changé !). Et les deux potos ont l’idée de se départager, dès l’écriture, les points de vue des deux chevaliers rivaux qu’ils doivent aussi jouer à l’écran, Damon écrivant du point de vue de de Carrouges et Affleck de celui de Le Gris (il devra cependant laisser le rôle à Adam Driver à cause d’Eaux profondes d’Adrian Lyne qui se tourne au même moment, l’obligeant à se replier sur le rôle secondaire de Pierre d’Alençon). Et pour le point de vue de Marguerite, ils convient à l’écriture Nicole Holofcener, réalisatrice d’All About Albert (2013). Ce n’est plus Scorsese mais Ridley Scott qui hérite du Dernier Duel, lui qui avait débuté sa carrière avec Les Duellistes (1977) ; c’eût été beau si ç’avait été le dernier film de Scott, sauf que l’increvable octogénaire sort House of Gucci dans moins d’un mois ! Retrouvant au passage Matt Damon après le carton de Seul sur Mars (2015), Scott tourne une première moitié du film en Dordogne (et non en Normandie, fief des Super Marie, où s’est déroulée l’histoire) puis, un confinement plus tard, la seconde moitié en Irlande. Malheureusement, deux chevaliers se foutant sur la gueule ne suffisant apparemment plus à attirer les foules, Le Dernier Duel est en train de faire un bide autant aux Etats-Unis (à peine 10 millions de dollars amassés) qu’en France (seulement 200 000 entrées à ce jour), ce qui laisse craintif sur la pérennité du film d’époque. Déjà qu’il n’y a plus que Ridley Scott pour en tourner régulièrement (il devrait imminemment se frotter à Napoléon), mais même si ses films médiévaux à lui ne marchent plus, on est pas prêt de revoir des chevaliers et des châteaux forts sur nos (grands) écrans.

Se rendre dans une salle projetant Le Dernier Duel permet donc déjà le plaisir devenu rare de voir un film médiéval – qui, rappelons-le, comptait déjà une réussite cette année avec Benedetta. En plus de quelques batailles, parcimonieuses mais bien brutales comme il faut, et du duel pas moins barbare promis, Ridley Scott et ses scénaristes nous cueillent avec son récit Rashomonesque de ce fait divers médiéval, raisonnant judicieusement avec notre fameuse ère metoo. Et profitons-en pour balayer d’un revers de main les accusations d’opportunisme à l’encontre de Ridley, proférées par de pauvres types n’ayant jamais vu Thelma & Louise. Le Dernier Duel est donc construit sur la succession des trois points de vue concernés par l’affaire – d’abord Jean de Carrouges, puis Jacques Le Gris, et enfin, last but not least, Marguerite de Carrouges – avec naturellement des séquences répétées dès que ces personnages se croisent. En plus de discrètement théoriser la méthode de son réalisateur, réputé depuis La Chute du faucon noir pour tourner ses films avec plusieurs caméras filmant simultanément une même scène, ce procédé narratif est intéressant car pour une fois, il sert moins à étoffer qu’à lever l’ambiguïté sur la situation racontée. Ainsi, il ne fonctionne pas uniquement sur l’opposition des points de vue, mais aussi et surtout sur les nuances et ajustements de chaque version, montrant implicitement la subjectivité de chaque protagoniste. Par exemple, Jean de Carrouges, dans la réclamation de ses titres et ses droits, paraît légitime et valeureux dans sa version, et ridicule et rustre dans celle des deux autres personnages. Mais c’est évidemment dans la scène du viol que ces distinctions de point de vue se révèlent particulièrement : du point de vue de Jacques Le Gris, Marguerite n’oppose qu’une légère résistance à l’acte avec un homme qu’elle est censée trouver séduisant, alors que du point de vue de Marguerite, elle résiste ostensiblement à cette brute qui la terrorise. A ce jeu des points de vue, mettant en évidence les mécanismes de la culture du viol et l’absolu patriarcat du XIVème siècle, s’ajoute aussi celui de notre point de vue contemporain sur cette époque lointaine.

Avant de partir à la guerre, Jean de Carrouges (Matt Damon) baise la main de sa femme Marguerite (Jodie Comer) : à l’époque, on ne pouvait espérer meilleure marque d’affection.

La structure du Dernier Duel, passionnante, est donc propice à animer le débat et, audacieusement, rend le duel finalement dérisoire : après avoir vu se dérouler tout le procès et les enjeux de l’affaire, on ne voit qu’un combat boueux entre deux hommes défendant bêtement leur honneur tandis que la femme, jusqu’au bout reléguée au second plan, est empêtrée en haut d’une tour, attendant l’issue du duel pour connaître son sort. Ceux qui ne viendraient que pour la bagarre pourraient donc être déçus par un film dont la flamme moyen-âgeuse est réduite par les intrigues de cour et les intérieurs froids des châteaux en hiver. Concernant le mode « à la Rashomon« , on peut se demander si le récit est assez dense pour le justifier. On peut aussi regretter qu’au détour d’un carton persistant, les auteurs définissent l’une des versions plus vraie que les autres, mais en même temps, vu la profonde débilité de commentaires qui accompagnent la dénonciation d’agissements ou la libération de paroles féminines, on n’en voudra pas à Ridley de bien clarifier son point de vue. Les quelques faiblesses du Dernier Duel viennent probablement de la vitesse d’exécution, souvent suspecte, de Scott pour un film qui aurait mérité de murir un peu plus. Les acteurs, eux, font le boulot sans accent français ni déclamation solennelle. Matt Damon a le physique massif pour jouer ce chevalier brutal, refusé des hautes sphères à cause de son illettrisme, de ses balafres et, surtout, de sa coupe mulet. Quelques mois après Annette, Adam Driver n’a pas peur de se frotter à la masculinité la plus toxique. Privé de Le Gris, Ben Affleck s’éclate dans le rôle du débauché Pierre d’Alençon (nourri de souvenirs de Harvey ?). Quant à Jodie Comer, que je ne connaissais ni de Killing Eve ni d’Adam (un peu de Free Guy, mais ça ne compte pas vraiment, si ?), on la sent portée par une indignation sourde et une force de volonté que n’aurait pas reniées une héroïne de Verhoeven. Dans l’ensemble, on peut donc dire que Le Dernier Duel se place du côté des bons Ridley Scott, profitant de l’expertise de son auteur dans le film d’époque et de sa franchise de cinéaste qui ne mâche pas ses thématiques.

BASTIEN MARIE

Autres films de Ridley Scott sur le Super Marie Blog : Thelma & Louise (1991) ; Alien Covenant (2017) ; Tout l’argent du monde (2017).


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