Mourir peut attendre

No Time to Die Film d’espionnage britannique, américain (2021) de Cary Joji Fukunaga, avec Daniel Craig, Léa Seydoux, Rami Malek, Lashana Lynch, Ana de Armas, Ralph Fiennes, Ben Wishaw, Naomie Harris, Rory Kinnear, Jeffrey Wright, Billy Magnussen et Christoph Waltz – 2h43

Profitant de sa retraite en Jamaïque, James Bond est contacté par son vieux copain de la CIA Felix Leiter pour retrouver un scientifique kidnappé ayant en sa possession une terrible arme bactériologique…

Attention, cet article contient des spoilers ! Merci de votre compréhension.

Ca y est, un an et demi après sa date de sortie initiale, le tant attendu Mourir peut attendre, cinquième et ultime James Bond de l’ère Daniel Craig, est sorti ! Même si le Covid est la principale raison de ce retard, rappelons tout de même que la production de ce nouveau film ne fut pas de tout repos, après le bordélique et peu apprécié Spectre dont il est la suite directe. Ayant traversé le tournage de ses dernières aventures avec un genou en vrac, Daniel Craig était déjà notoirement peu enclin à revêtir le costume de l’agent secret. Ensuite, c’est le réalisateur Danny Boyle qui se barre du projet à quelques mois du début de la production, invoquant des différends artistiques concernant vraisemblablement la finalité du scénario, mais la brouille n’est pas claire (surtout que ça n’a pas l’air très compliqué de se prendre la tête avec Barbara Broccoli). Il est remplacé par Cary Joji Fukunaga, réalisateur de la première saison de True Detective et premier américain à s’attaquer officiellement au personnage créé par Ian Fleming. Le cinéaste s’octroie au passage un crédit de scénariste, aux côtés de Neal Purvis et Robert Wade, en poste depuis Le Monde ne suffit pas, et Phoebe Waller-Bridge (Fleabag), engagée à la demande express de Daniel Craig, qui en profite aussi pour embaucher Ana de Armas, sa partenaire d’A couteaux tirés. Ajoutez à cela la redistribution des droits de la franchise obtenus par Universal, le tollé provoqué par l’éventualité de voir Lashana Lynch prendre la suite de Craig, et la date de sortie incessamment repoussée, et vous aurez une idée du boxon en coulisses de Mourir peut attendre… qui en plus se révèle être une aventure décevante de James Bond, mal à l’aise avec sa vision du personnage.

Mourir peut attendre est donc la suite des films précédents, venant conclure l’arc narratif de l’ère Craig. Pour un personnage ô combien serialesque, jouissant de la répétition de ses motifs, on se questionnait déjà sur la pertinence d’une narration suivie, ayant tendance à aplanir et uniformiser les aventures de l’agent secret, ironiquement au moment où on lui adjoint des réalisateurs différents et même non britanniques pour le mettre en scène. Et cette conclusion, en tant que telle, souffre fatalement encore plus de ces enjeux au long cours. Déjà que le scénario peine à tricoter une mission complexe pour pouvoir la détricoter ensuite, mais il se traîne en plus des comptes à régler et des personnages récalcitrants (Madeleine, Blofeld), gonflant une durée de 2h40 qui aurait pu se délester d’une bonne demi-heure. Les nouveautés de cet épisode s’en trouvent très limitées (le pauvre Rami Malek n’a pas le temps de faire grand chose de son méchant, un Dr No qui s’ignore, tandis que la coéquipière Lashana Lynch est reléguée aux tâches subsidiaires), rendant peu excitant un film trop gagné à son ton crépusculaire et sa finitude annoncée. Car non, mourir ne peut pas attendre, et oui, James Bond meurt ; on le voit venir pas mal de temps à l’avance et sa mort n’a d’ailleurs pas beaucoup d’impact. Déjà, quand on indique que James Bond reviendra dans le générique de fin, forcément, ça amoindrit la force de l’épilogue. Et quand celui-ci tire en longueur, on a en plus hâte d’en finir, comme Daniel Craig qui montre bien que c’est pour lui le Bond de trop ! Et enfin l’espion s’abime tellement à s’acclimater à l’époque actuelle, ne pouvant plus tolérer sa virilité héritée des 60’s, que c’est à se demander s’il n’était pas déjà mort plusieurs bobines auparavant.

A La Havane, James Bond (Daniel Craig) et Paloma (Ana de Armas) s’en prennent un petit dernier pour la route…

Dans Mourir peut attendre, James Bond s’est donc mis à la colle avec Madeleine (la monolithique Léa Seydoux est un autre gros problème du film), est devenu un homme respectable ne couchant plus systématiquement avec les femmes qu’il croise (ça change du temps où Sean Connery convertissait des lesbiennes !) et il est carrément l’heureux papounet d’une fille dont on découvre l’existence à la moitié du film (ce qui devrait lui faire se dire : « oh non, pas encore une gosse illégitime ! »). Je comprends bien que ce vieux macho de Bond doive s’adapter à son époque, mais de là à annihiler son mojo dans un film dénué de toute sensualité, en voulant revenir sur des fondamentaux posés cinquante ans plus tôt par Au service secret de Sa Majesté, ça fait beaucoup. Au moins, il a gardé son permis de tuer… Daniel Craig avait pourtant eu le pif en engageant Phoebe Waller-Bridge pour rafraîchir ce script terriblement sérieux, et on sent les apports rusés de la scénariste, notamment à travers les personnages d’Ana de Armas et Lashana Lynch ; malheureusement, ces personnages ne font que passer et les trouvailles de la scénariste ne restent qu’à l’état de propositions dans un ensemble qui n’ose pas trop transformer le modèle canonique de la saga, quand bien même il est fortement remis en question. Contrairement à un Skyfall décidément essentiel, Mourir peut attendre peine donc à faire coexister vitalité et fatalité, tradition et modernité dans un scénario laborieux, tiraillé par les paradoxes de son personnage. Mais ça aurait pu être pire, ça aurait pu être réalisé par Denis Villeneuve ! Car derrière la caméra, Cary Joji Fukunaga montre une ambition et un soin de la mise en scène dignes de l’espion (contrairement au score encore paresseux de Hans Zimmer !), de ses séquences pré-générique (trop longues mais qui ont de la gueule) à son plan-séquence dans l’escalier, en passant par une rando brutale dans une forêt norvégienne. C’est en fait toute la première moitié du film, jusqu’à La Havane, qui est rondement menée, jusqu’à ce que Bond revienne en Angleterre et le film rappelé à sa lourdeur. Effectivement, ça pouvait attendre…

BASTIEN MARIE


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