After Blue (Paradis sale)

Very space opera français (2021) de Bertrand Mandico, avec Paula Luna, Elina Löwensohn, Agata Buzek, Vimala Pons, Pauline Lorillard – 2h07.

Au tréfonds de l’espace intersidéral, sur After Blue, une planète colonisée exclusivement par des femmes. Son prénom est Roxy mais les filles du village l’appellent Toxic. Libérant une étrange prisonnière des sables, elle conduit aux meurtres de celles qui la martyrisaient. Bannies par la communauté, Roxy et sa mère n’ont d’autre choix que de traverser les paysages psychédéliques d’After Blue pour traquer la criminelle aux bras velus et au troisième oeil sur le pubis, celle qui se fait appeler Kate Bush.

Trois ans après l’inoubliable trouble de ses Garçons sauvages, Bertrand Mandico, loin d’avoir été inactif puisque le cinéaste n’a cessé ses expérimentations artistiques dans de multiples clips et courts ainsi que son adaptation théâtrale Conan la barbare qu’on ne désespère pas de voir aboutir, nous livre donc son deuxième long avec After Blue (Paradis sale). Partant de l’une des répliques de son premier film, « l’avenir est sale, l’avenir est sorcière », Mandico nous embarque loin de l’île fantastique et des délinquants de sa version transgenre du Sa majesté des mouches de Peter Brooks. Direction donc la non moins fantastique planète After Blue pour un nouveau conte étrange, empruntant davantage au western qu’au space opera. Un western forcément bien psyché, quelque part entre le El Topo de Jodorowsky, notamment via l’accoutrement de sa « woman in black », et le The Shooting de Monte Hellman pour sa quête laborieuse. Aussi, dans sa traque hallucinée et fiévreuse d’un mal mystérieux, insaisissable mais pourtant attractif et séduisant, After Blue n’est pas sans évoquer Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad ainsi que sa célébrissime adaptation Apocalypse Now. Passées ces références, force est de constater que le cinéma de Mandico est toujours singulier et, si on peut à la rigueur le considérer comme un cousin queer de Guy Maddin ou du duo Cattet/Forzani, n’a pas vraiment d’équivalents.

Avec After Blue (Paradis sale), c’est tout le cinéma de Mandico qui nous explose de nouveau à la gueule : le grain palpable de la pellicule 35mm, qui nous ferait croire à des photogrammes surgit du passé, les lumières surréalistes signées Pascale Granel, les incrustations étincelantes… Le cinéaste nous offre des images toujours aussi enivrantes, on pourrait même dire lysergiques, n’hésitant pas à les baigner de flou pour mieux guider le regard. Avec la planète After Blue (qui, vous l’aurez compris, est donc un paradis sale…), Mandico se créé un terrain de jeu idéal, moite à souhait et peuplé d’une faune et d’une flore bien étrange. Les hommes ne pouvant y survivre, son casting est donc exclusivement féminin, même si, After Blue oblige, celles-ci voient des poils pousser dans leurs cous et sur les épaules. Outre les nouvelles venues Paula Luna, qui fait ici son entrée dans le cinéma avec un rôle principal, et Agata Buzek, il retrouve Elina Löwensohn, pour une composition de mère plus sensible que celle des Garçons sauvages, et Vimala Pons, en artiste cavalière, imprimant la pellicule de tout son charisme. Si le surréalisme des images de Mandico ne fait aucun doute, cela n’en est pas moins vrai pour le son, alliant la synthwave planante de Pierre Desprats à une post-synchro clairement assumée. En effet, le cinéaste explique en interview qu’il profite du redoublage en studio pour expérimenter de nouvelles directions d’acteur, parfois en contradiction avec celle captée sur le plateau. En résulte, si tant est que cette psilocybine cinématographique ne vous pèse pas trop sur l’estomac, un trip aussi sonore que visuel touchant au psychédélisme ultime : la synesthésie.

Vimala Pons, tout en classe dans la fourrure de l’ange bleu Veronika Sternberg…

Au rayon western spatial, After Blue (Paradis sale), c’est un peu l’anti-Avatar car, si les deux films, puisant tous deux dans le mythologique, partagent une même volonté d’exotisme sensoriel et de transfiguration du corps, Cameron le numérique est épique et réaliste là où Mandico la pelloche préfère l’intime et l’insondable, remontant, en passant par le prisme du cinéma bis, de la SF des années 60/70 ou du surréalisme des années 20, jusqu’à Méliès et sa magie poétique originelle. Dans ce champ culturel grisant et anarchique se détachent également des références au monde du luxe, les accessoires de modes Gucci ayant laissé place à des canons chromés, ainsi qu’à la plus grande chanteuse au monde via l’alias de Katerina Bushowsky, la sorcière aux bras poilus : Kate Bush. Le nom de l’auteur de Babooshka ou Symphony in Blue apporte avec lui d’autres résonnances, au-delà du clin d’œil, évoquant pourquoi pas de lointaines contrées australiennes mais surtout le fameux buisson accueillant le troisième œil de la fugitive polonaise.

Ressuscitant une fantasy adulte et sexuée, qui fit notamment le rayonnement culturel de la SF française, tout en explorant sans opportunisme les préoccupations actuelles que sont le féminisme, la fluidité des genres et l’écologie, After Blue (Paradis sale) tombe à point nommé pour les cinéphiles en manque de « proposition de cinéma », expression usée jusqu’à la corde mais qui sied parfaitement à la radicalité de Mandico et ces rêves étranges que même la pellicule ne semble pas parvenir à figer.

CLÉMENT MARIE


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