BAC Nord

Polar français (2020) de Cédric Jimenez, avec Gilles Lellouche, François Civil, Karim Leklou, Kenza Fortas et Adèle Exarchopoulos – 1h44

En 2012, trois flics de la BAC Nord de Marseille, pour préparer un gros coup de filet exigé par leur hiérarchie, obtiennent des informations par un biais pas tout à fait légal…

Rencontrant le producteur Hugo Sélignac pour un projet de film (sans doute son prochain, Novembre, sur les investigations ayant suivi les attentats de 2015), Cédric Jimenez lui parle d’un tout autre sujet, celui d’une affaire de corruption remontant à octobre 2012 incriminant des policiers de la BAC Nord de Marseille, quartier natal du réalisateur qui raconte l’histoire avec une telle passion que le producteur lui fait remarquer que c’est cette histoire qui devrait être leur prochain projet. Et voilà que juste un an plus tard, après avoir rencontré les vrais policiers de l’affaire et avoir écrit le scénario à quatre mains avec sa fidèle coscénariste Audrey Diwan, voire à six mains vu l’implication précoce de Gilles Lellouche, son acteur de La French, Jimenez se retrouve sur le tournage de BAC Nord dans les quartiers Nord de Marseille où le copain Gillou collabore volontiers avec les habitants participant à la production. Sa sortie initiale est repoussée mais ce retard lui permet de décrocher une sélection hors-compétition au festival de Cannes. Tout s’annonce donc pour le mieux, du moins jusqu’à la conférence de presse cannoise qui commence sur la question d’un journaliste qui, bien qu’il ait aimé le film, dit qu’il lui avait donné envie de voter FN ! Ca fait rire Gillou mais il n’en fallait pas plus pour que naisse une polémique faisant passer Jimenez pour un militant d’extrême-droite venant de signer un film pro-flic, ce qui n’empêche pas BAC Nord de faire un succès depuis sa sortie en salles. Pour ma part, j’ai glané dans le magazine Boxoffice Pro ces propos du réalisateur qui permettent de refroidir ces réactions quelque peu excessives : « Intrigué par leur histoire, j’ai rencontré les policiers en question. Je trouvais que l’emballement médiatique et politique autour de l’affaire était surdimensionnée. J’ai décidé de faire un film à leur hauteur, sans parler de jugement, ce qui m’intéressait davantage que d’en faire des anges ou des démons. Il a fallu prendre du recul, ne pas prendre parti et raconter cette histoire à travers le regard et le vécu de ses protagonistes. BAC Nord n’est pas mon avis sur l’affaire, ce n’est pas un film politique ; j’ai surtout cherché à respecter le point de vue des personnages. »

Cédric Jimenez ne pouvait effectivement mieux expliquer sa démarche, c’est mieux encore que le prudent carton d’ouverture prévenant que le film est une fiction inspirée d’une histoire vraie. Il a raison quand il dit que l’emballement autour de l’affaire était surdimensionnée ; la preuve, c’est que je me demande si en tirer un long-métrage n’est pas déjà excessif. La fresque policière qu’espère en tirer le réalisateur de La French est un peu étriquée et, même si je me doute que la manière dont ont procédé ces policiers pour obtenir une information n’est pas très légale, ça ne m’a pas non plus outré en tant que spectateur habitué à des bavures bien plus extrêmes dans d’autres polars. C’est peut-être parce que je suis un électeur RN à mon insu, c’est plutôt parce que Jimenez fait un film à la hauteur de ses personnages, sans porter de jugement ni prendre parti… mais sans s’empêcher non plus de montrer de l’empathie pour eux. Difficile de faire autrement avec son casting, de Gillou bourrin mais juste à François Civil se risquant à l’accent léger et à la teinture blonde sans perdre en crédibilité. Leur descente aux enfers est touchante (en particulier le craquage de Gillou en salle d’interrogatoire, sentant son monde s’écrouler) et pas vraiment pro-flic vu la manière dont la hiérarchie les laisse tomber, ne donnant pas vraiment confiance dans l’institution policière.

Greg Cerva (Gilles Lellouche) sécurise l’arrivée d’un joueur du Real à l’OM.

En revanche, Cédric Jimenez est naïf en disant que BAC Nord n’est pas un film politique. Difficile de ne pas l’être avec un sujet aussi chargé et, même si je trouve la polémique exagérée, elle part de négligences bien réelles du réalisateur. Par exemple, le fait de montrer les habitants des quartiers comme une masse d’assaillants anonymes, ce qui est sans doute une référence à Assaut de John Carpenter mais qui, dans ce contexte, se révèle maladroit. De même que l’aspect western urbain, montrant le quartier comme un lieu de non-droit conquis uniquement au prix d’une opération quasi-militaire (pour un peu, on se croirait dans La Chute du faucon noir !), semble exploiter une vision des banlieues proche de celle resservie par les chaînes d’info en continu. Ca n’empêche pas BAC Nord d’être un bon polar bien nerveux et étouffant, soignant sa forme et privilégiant le point de vue des policiers (mais privilégier un point de vue arrive souvent quand on fait du cinéma…) en laissant passer des maladresses. En même temps, comme ses personnages, Jimenez est un mec de terrain : il excelle dans l’action (la séquence de l’opération est vraiment remarquable), il filme ce territoire parce qu’il en vient, et les remarques de scribouillards du Super Marie Blog, ça lui passe au-dessus, comme les quotas et les tableaux Excel que la hiérarchie montre à Gillou ! Et même si certains aspects de la vision du réalisateur posent question, il y a tout de même cette réalité du terrain qui s’impose dans BAC Nord, l’idée que la légalité se délite à l’approche de cette criminalité quotidienne et que les flics et les délinquants sont plus semblables qu’on aimerait l’admettre, comme le montre cette séquence particulièrement réussie où un gosse chopé en flag s’éclate avec les condés l’embarquant à tombeaux ouverts et en sirène hurlante sur du Jul. Pour ceux qui aiment la forme d’un polar nerveux sans trop se poser la question du fond, BAC Nord est donc idéal. Pour les autres, il reste toujours Les Misérables (merde, je m’étais promis de pas en parler !).

BASTIEN MARIE


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