Nomadland

Road movie américain, allemand (2020) de Chloé Zhao, avec Frances McDormand et David Strathairn – 1h47

Après la mort de son mari et la faillite d’Empire, la ville où elle vivait, Fern s’est lancée dans une vie de nomade, sillonnant l’Amérique à bord de son van et vivant de petits boulots…

Le Parasite de 2021, raflant tous les prix du Lion d’or à Venise à l’Oscar du meilleur film, aura été Nomadland de Chloé Zhao (seconde réalisatrice oscarisée après Kathryn Bigelow) avec Frances McDormand (remportant deux Oscars en tant qu’actrice et productrice, elle égale le record de Katharine Hepburn). De jolies stats pour ce film adapté d’un livre journalistique de Jessica Bruder qui avait suivi la vie de plusieurs personnes devenues nomades à la suite de la crise financière de 2008. Dès la parution du livre en 2017, Frances McDormand en obtient les droits d’adaptation peu avant de voir au festival de Toronto The Rider, second film de Chloé Zhao. Les deux femmes achètent deux vans (Zhao nommera le sien Akira en hommage au film de Katsuhiro Otomo) pour y vivre le temps d’un tournage qui dura quatre mois dans sept états différents. A l’exception de David Strathairn, tous les acteurs du film sont d’authentiques nomades recrutés au fil des rencontres, certains d’entre eux n’ayant jamais vu un film des frères Coen car ils ignoraient que Frances McDormand était actrice. Quant à Chloé Zhao, elle s’est définitivement fait un nom avec ce troisième film : elle a fait la gloire puis la honte de la Chine, célébrant la victoire d’une de ses compatriotes aux Oscars avant de découvrir des interviews où elle n’est pas tendre avec son pays natal, et elle a déjà tourné son prochain film, la production Marvel Les Eternels. Et au bout du périple, on obtient un Nomadland assez aimable pour acquérir son succès critique et public (plus de 500 000 entrées en France), mais bien trop aimable pour son propre bien.

Car Nomadland est finalement un film bien confortable, qui se passe comme sur des roulettes. On veut y faire la pub de la vie de nomade (impression renforcée par l’image qui, voulant saisir des moments de vie authentiques, fait parfois pub pour iPhone) sans trop s’appesantir sur la situation délétère qui la provoque. En caricaturant, on pourrait dire que le film regarde ses modestes personnages en se disant qu’ils n’ont pas grand chose mais qu’au moins, ils sont heureux… Certes, Nomadland a du charme à revendre, il exhale une humeur agréable dans la description de ce mode de vie alternatif très attrayant (ça m’a rappelé quand un copain m’avait prêté son van aménagé pour deux-trois jours de pur bonheur…) et on se laisse facilement aller à la contemplation de ces paysages américains délaissés par le cinéma, comme ces company-towns désertées de leurs habitants… ou ce film vidé de son regard politique. On pourrait rétorquer que Chloé Zhao privilégie un regard poétique qui, sur un tel sujet, revient à mettre des œillères. On parle tout de même de gens forcés de prendre la route à cause de la crise financière de 2008, on est face aux Raisins de la colère du XXIème siècle, et à aucun moment on ne critique le monde que traversent les nomades, laissés pour compte en van d’une société qui peut dormir sur ses deux oreilles dans sa belle villa. Une prudence politique apparemment préalable au tournage : la production ne voulait pas éveiller l’attention des états majoritairement trumpistes où elle se tournait. De même qu’Amazon, garant de la sédentarisation du monde où Fern va travailler (deux fois, ce n’est donc pas une coïncidence), ne souffre d’aucune critique, ne serait-ce que sur l’exploitation de ses employés nomades : c’était sans doute la condition pour pouvoir y poser des caméras. Quel paradoxe : pour pouvoir filmer un lieu, il faut oblitérer une partie de sa réalité. Les plus cinéphiles s’offusqueront de la même façon de voir Fern passer devant un cinéma désert avec comme unique programme Avengers : image tragique d’un cinéma mort dans un film distribué par Disney dont la réalisatrice va tourner un Marvel…

Fern (Frances McDormand) et Dave (David Strathairn) en plein dîner : y a pas à dire, les sédentaires n’ont pas de salle à manger pareille !

On aimerait pouvoir dire que ce manque de critique de Nomadland est un détail, mais le vide politique du film est un trou béant qui lui aura au moins permis de ne fâcher personne et ainsi prétendre aux plus hautes récompenses cinématographiques. Et la forme rattrape à peine le fond ! Le mélange entre documentaire et fiction n’y est pas des plus convaincants. Ca fonctionne bien dans ses moments caméra cachée quand Frances McDormand se mêle au collectif des nomades ou s’affaire à ses petits boulot ; ça marche beaucoup moins quand le film individualise ses participants authentiques dans leurs dialogues avec Fern, champs-contrechamps assez simplistes devant lesquels on ne peut s’empêcher de voir une certaine condescendance de l’actrice hollywoodienne venant recueillir la parole des petites gens (est-ce que c’est pour ça que McDormand a eu l’Oscar, parce qu’on a presque cru qu’elle était pauvre ?). Par ailleurs, Chloé Zhao laisse passer des approximations qui abîment la vérité qu’elle veut raconter. Par exemple, Swankie raconte un moment unique de sa vie où elle a pu être témoin de l’éclosion de centaines d’oisillons sortant de leurs nids au creux d’un rocher, moment qu’elle filme plus tard avec son portable pour l’envoyer à Fern : le moment n’est plus unique puisque reproduit et capté dans un filmage si brut qu’il ne saurait rendre compte de la forte sensation que décrivait Swankie plus tôt. Ailleurs, vers la fin du film, Fern et un autre nomade parlent de leurs deuils respectifs dans la suite d’une séquence dont on a eu l’autre bout au début du film depuis lequel il est sensé s’être passé un an. L’authenticité visée par la réalisatrice en prend donc un coup dès que la chronique révèle ses coutures, tandis que le versant fictionnel, ne devant pas jurer avec le documentaire, reste mince. La tentation de sédentarisation avec le personnage de David Strathairn, le rapport conflictuel avec la famille traditionnelle, la réminiscence de la vie de pionnier deviennent les enjeux futiles de séquences convenues. Ballotté entre les formes, on n’arrive pas à trouver celle qui révélera idéalement ces marginaux. Et je me rends compte que je suis là très sévère à l’encontre de Nomadland qui n’en mérite pas tant, qui reste un film aimable s’étant juste taillé une réputation trop grande pour lui. Il n’en demeure pas moins que Chloé Zhao reste une cinéaste intéressante (ses deux précédents films, que je n’ai pas vus, sont paraît-il excellents) et qu’on ne peut être que curieux de l’imaginer à la tête d’un Marvel. Et s’il me laisse actuellement un goût d’inachevé, Nomadland est sans doute un film que je reverrai avec plaisir dans quelques années, quand d’aventure je le recroiserai down the road…

BASTIEN MARIE


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