Titane

Film d’horreur français, belge (2021) de Julia Ducournau, avec Agathe Rousselle, Vincent Lindon, Garance Marillier et Bertrand Bonello – 1h48

Pour échapper à la police, une tueuse en série se fait passer pour un fils disparu il y a dix ans et part vivre avec le père de celui-ci, commandant d’une caserne de pompiers…

Quatre ans après Grave, game changer du cinéma de genre français, Julia Ducournau sort enfin son nouveau film, Titane. Elle en avait écrit un premier traitement très vite après la sortie de son premier film mais, entre la pression d’un second film très attendu, la présidence d’une commission du CNC pour promouvoir un cinéma de genre français dont elle venait de créer le prototype ultime et le Covid, la production de Titane s’est retrouvée un peu retardée, ne commençant qu’en septembre 2020. Neuf mois plus tard, le film est accueilli en compétition au festival de Cannes, uniquement précédé d’un pitch laconique et d’une bande-annonce n’en racontant pas beaucoup plus, sans oublier les fameuses rumeurs d’évanouissements de spectateurs en salles qui avaient bien marché la première fois. Assez hypés, nous nous sommes rendus à la première séance du film et en sommes ressortis très déçus : si la bande-annonce ne racontait pas grand chose, c’est parce qu’il n’y avait pas grand chose à raconter. Et si Diaphana l’a sorti dans la foulée de sa projection cannoise, c’était pour profiter d’un buzz qui n’allait pas durer. Or, voilà que quelques jours plus tard, le jury de Spike Lee remet sa Palme d’or à Julia Ducournau, devenant la première femme à la remporter seule comme les médias le répètent à l’envi – et ils devraient arrêter d’ailleurs ou on va finir par croire que c’est la seule raison pour laquelle elle l’a gagnée ! On va passer pour des rabat-joie mais tant pis. Titane nous a laissé si circonspects tout au long de ses mues successives, de son récit en marabout-bout de ficelle qu’on va vous en parler dans l’ordre chronologique en spoilant sans vergogne ; il sera donc préférable d’avoir vu le film avant de lire ce qui suit.

La première peau de Titane nous présente une serial killeuse qui est aussi danseuse dans des salons automobiles. Une première partie qui claque, notamment grâce à ses deux plans-séquence, celui où Alexia exécute son show (le film s’est principalement vendu sur cette séquence) et celui où elle massacre une bande de copains dans une villa, jusqu’à une étonnante scène de coït avec une Cadillac : plus encore que Christine ou Crash (qu’on évoque beaucoup à propos de Titane alors qu’il n’a que peu de rapports avec le film de Cronenberg qui, lui, avait eu la politesse de ne décrocher que le prix du jury), cette scène évoque fortement les moments où vous allez aux putes dans GTA ! Aguicheurs, ces plans-séquence ne sont toutefois, de l’aveu de la réalisatrice, qu’un leurre pour le spectateur, un artifice (dans le cas de la scène du massacre sur un morceau pop, on est même dans de la tarantinade bien superficielle) voulant nous faire nous demander ce qui se trouve au-delà. Manque de bol, rien de ce qui suit n’atteindra la force de frappe de ces premières minutes qui viennent donc de cramer toutes les cartouches. Comme on se demande déjà où Julia Ducournau veut nous mener, on s’amuse à débusquer des traits d’autrice (ses deux films commencent sur un accident de voiture), des esquisses méta (Alexia assassine une Justine jouée par Garance Marillier, soit l’héroïne de Grave) et, à cause d’une certaine ressemblance physique entre la réalisatrice et son actrice Agathe Rousselle, on ne peut s’empêcher à faire de la psychologie d’autrice : tuer le père Bertrand Bonello, son parrain quand elle était à la FEMIS, et le remplacer par Vincent Lindon, acteur populaire, trahit-il le rêve d’un cinéma plus accessible ? La nature trouble et hybride de l’héroïne correspond-elle à une schizophrénie de la réalisatrice elle-même, voulant faire du genre et de l’auteur ?

Alexia (Agathe Rousselle) erre dans un salon automobile : elle doit avoir perdu son papa…

Ce sont les interrogations qui nous taraudent au moment de glisser sur la deuxième peau de Titane quand, au prix d’un dernier soubresaut de violence (le petit choc de se cogner le nez sur un rebord de lavabo) et surtout d’une incroyable approximation scénaristique (sérieux, les flics n’insistent pas plus que ça sur le test ADN pour vérifier l’identité d’un enfant disparu ?), Alexia devient Adrien, le fils de Vincent (Lindon, à saluer tant il reste impérial même sur un personnage aussi maigrelet !). On entame alors une partie du film bien laborieuse, tournant autour d’un trouble identitaire paresseusement développé. Titane se met alors à brasser des enjeux rebattus (le deuil très appuyé du personnage de Lindon), un suspens mollasson (on ne se soucie pas plus de savoir si Alexia sera démasquée que si Vincent est dupe ou non) et des personnages subliminaux (la mère d’Adrien ou le jeune pompier dévoué, disparaissant du métrage aussi vite qu’ils y sont apparus). Hormis quelques succinctes vignettes de body horror (Alexia qui se gratte, à cause de son ventre compressé sous des bandes adhésives), l’horreur disparaît de ce nouveau sujet qui pourrait tout aussi bien être traité dans un Almodovar (et encore, chez Almodovar, ce serait quand même plus perturbant !), et on ne reconnaît de et à Ducournau que son aisance à se sortir de scènes casse-gueule, comme Lindon qui danse sur les Zombies ou le massage cardiaque sur la Macarena. Les saillies de Titane s’effacent autant que les traits de son héroïne et, surtout après un film aussi dense que Grave, qui s’enrichissait de minute en minute, on se demande si la mue en cours ici ne mène qu’au dénuement…

Ce qui nous amène à la dernière peau, morne conclusion à ce qui a précédé où, en plus d’avoir gravement perdu son mordant, le film dévoile son petit jeu. Il surfe sur la thématique du genre sexuel comme pour se donner un sens du calembour (parce que c’est un film de genre, t’as compris ?) et une caution contemporanéité, avec en point d’orgue cette danse très féminine d’Adrien sur le camion de pompier, scène ne provoquant le malaise que par sa naïveté criante. Et le propos révèle son manque de subversion, le film racontant finalement comment une petite fille égarée s’est trouvée un papa, l’aimant qui qu’elle soit. Puis le film se conclue sur une séquence d’accouchement nous rappelant la grossièreté de l’argument fantastique (une plaque de titane dans la tête suffit-il à donner naissance à un être bionique ?), sur de la musique classique imposant un sérieux papal qui, forcément, ne provoque que le comique involontaire. Nous qui toutes ces années refusions d’entendre parler de gentrification du cinéma de genre à l’encontre de Grave ne pouvons, à la sortie de Titane, que le constater : si évasif que chacun peut y voir ce qu’il veut, si subversif qu’il se retrouve avec une Palme d’or, ce fatal second film donne vraiment l’impression que Julia Ducournau, comme son héroïne se trouvant une figure paternelle, ne cherchait que la validation critique avec ce film d’horreur approuvé par France Inter. Certes, le film est si bordélique – ou imparfait pour citer sa réalisatrice – qu’il fera un excellent sujet de conversation entre spectateurs aux expériences forcément différentes, et il trouvera sans aucun doute un tout autre sens à l’aune des prochains travaux de Ducournau. En attendant, cette Titane au pied d’argile me semble trop fragile pour retrouver le miraculeux équilibre de son sacré prédécesseur et trop hétérogène pour faire oublier sa profonde dichotomie entre cinéma de genre et cinéma d’auteur…

BASTIEN MARIE


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