Trois heures, l’heure du crime

Three O’Clock High Comédie teenage américaine (1987) de Phil Joanou, avec Casey Siemaszko, Annie Ryan, Richard Tyson, Stacey Glick, Jeffrey Tambor et Philip Baker Hall – 1h37

Jerry Mitchell, lycéen sans histoire, doit interviewer pour le journal du lycée Buddy Revell, un nouvel élève à la réputation de brute. Leur rencontre se passe mal et Buddy donne un ultimatum à Jerry : après les cours à trois heures, ils devront se battre sur le parking de l’école. Alors que la nouvelle se répand dans le lycée, Jerry va tout faire pour empêcher ce moment fatidique…

Trois heures, l’heure du crime est la plus méconnue des productions Amblin des années 80, et pour cause, il n’est pas produit par Amblin ! Que je vous explique… Entre de nombreux boulots pour la télévision, les scénaristes Richard Christian Matheson et Tom Szollosi écrivent un script de long-métrage baptisé Afterschool exorcisant leurs expériences avec les bullys de leur jeunesse. Un script qui tape dans l’œil de la plupart des studios hollywoodiens mais surtout, à l’occasion d’une pige des deux scénaristes sur la série Histoires fantastiques, de Steven Spielberg qui propose de le produire via Amblin et veut le confier à l’un de ses protégés Phil Joanou, venant lui aussi de tourner deux épisodes de la même série (dont un écrit par Matheson père). Futur réalisateur des Anges de la nuit (1990) avec Sean Penn et Sang chaud pour meurtre de sang froid (1992) avec Richard Gere, le jeune, très jeune, plus jeune encore que ses acteurs, Joanou sort tout juste de la fac et, ayant déjà donné dans la comédie adolescente avec son court-métrage de fin d’études, craint que ce premier long ne l’enferme dans un genre. Il décline donc la proposition de Spielberg, n’en ferme pas l’œil de la nuit et s’excuse platement le lendemain matin en acceptant volontiers le projet, car on ne dit pas non à Spielberg (mais lui peut dire non, comme on le verra plus tard).

Jerry (Casey Siemaszko) et ses potes (Jonathan Wise, Annie Ryan, Stacey Glick) tapent une pause à la Breakfast Club. Il ne manque plus que le délinquant qui ne devrait pas tarder…

Tourné pour 6 millions de dollars en moins de trente jours dans le lycée d’Ogden dans l’Utah, Three O’Clock High dans son titre définitif compte au casting Casey Siemaszko, lui aussi passé par Histoires fantastiques dans le double épisode The Mission de Spielberg himself, et Richard Tyson, massif bellâtre diplômé de littérature qui faisait craquer toutes les femmes de la production et qui était arrivé en retard à son audition à cause d’une bagarre (ce qui s’avéra en l’occurrence décisif), ainsi que Jeffrey Tambor (Transparent) et Philip Baker Hall (Magnolia). Tandis que derrière la caméra, le score est signé Tangerine Dream et le chef opérateur s’appelle Barry Sonnenfeld. Très impressionné par After Hours de Martin Scorsese, Joanou veut user d’une mise en scène similaire à celle du maître new-yorkais ; c’est ce qui lui coûta le succès. N’ayant pas le film qu’il attendait, lui faisant dire au réalisateur « Je voulais du Karaté Kid et tu m’as fait du Scorsese ! », Steven Spielberg se désolidarise du film, enlève son nom et le logo d’Amblin du générique, condamnant Three O’Clock High à une sortie technique, ne récoltant que la moitié de son budget, égratigné par la poignée de critique qui l’ont vu (dont un Roger Ebert qui écrit : « A l’époque, je n’étais pas intéressé par l’idée de me battre avec le gros dur du lycée. Et maintenant que je ne suis plus au lycée, je suis encore moins intéressé par voir un film sur le sujet, en particulier s’il est mauvais » ; mouais, c’est bien du discours de binoclard du premier rang, ça !). S’il devient un peu culte outre-Atlantique, le film reste confidentiel chez nous jusqu’à ce que Rafik Djoumi, l’ayant vu lors d’une diffusion sur Canal + au début des années 90, ne le recommande lors d’un récent podcast Capture Mag, suivi d’une édition bluray chez Rimini Editions, ce qui me permet aujourd’hui de dire qu’il est pas mal du tout ce film Amblin qui n’est pas un film Amblin !

Difficile de savoir exactement ce qui a déplu à Steven Spielberg ou quel film il espérait – la revanche de l’élève introverti sur la brute du lycée avait pourtant de quoi séduire le geek devenu roi – toujours est-il que Trois heures, l’heure du crime reste un teen movie rythmé et drôle, et même plutôt émouvant sur la fin, méritant amplement la revoyure. Avec son premier long produit dans le sillon des succès de John Hughes, déjà maître incontesté du genre à l’époque, Phil Joanou se distingue de la subtile analyse de la psychologie adolescente de son rival par sa mise en scène expressionniste (les critiques de l’époque disaient agressive), idéale pour soutenir le script de Richard Christian Matheson et Tom Szollosi s’en tenant aux archétypes du monde lycéen dans lequel ils transposent l’intrigue du Train sifflera trois fois. De l’aveu des deux scénaristes, le script s’écrivait très facilement au fil des différentes manières dont Jerry (Casey Siemaszko, savamment random) tente d’échapper au duel fatidique, autant de péripéties grandement servies par la réalisation de Joanou parvenant à rendre les situations paroxystiques tout en les maintenant dans le cadre banal d’une vie lycéenne terriblement universelle (surtout dans les 80’s !).

Jerry face à Buddy Revell (Richard Tyson) : il est déjà trois heures ?!

On sent l’influence d’After Hours dès le premier plan, avec la caméra fondant sur Jerry comme elle le faisait sur le pauvre Griffin Dunne dans le film de Scorsese, mais plus encore à Sam Raimi (Rafik Djoumi parle carrément de Raimisploitation !) avec une caméra déchaînée ici réglée par Barry Sonnenfeld, alors collaborateur régulier des frères Coen, proches du réalisateur d’Evil Dead. Pour un premier film, Phil Joanou se montre inventif et ambitieux, emballant un superbe plan-séquence pour nous introniser dans la société lycéenne dans laquelle se répand comme une traînée de poudre la réputation de psychopathe de Buddy Revell (Richard Tyson le joue avec une conviction assez flippante) et optimisant la courte disponibilité des figurants pour soigner ses scènes de foule offrant au combat tant redouté les allures homériques qu’il mérite. Ajoutons à cela un vrai sens du timing comique (l’hilarante scène de la bibliothèque), du détail sadique (le documentaire sur la violence des insectes projeté dans le cours de biologie) ou paranoïaque (les lectures nazies du responsable de la sécurité traînant dans un coin du cadre), et la production value apporté par le décor (imposant lycée gothique niché au creux d’une vallée de western) et le score de Tangerine Dream, reconduisant en moins désespéré (quoique) le compte à rebours d’Appel d’urgence, et on tient, disons-le, une vraie petite pépite ! Le récit galvanisant d’un rite de passage quasi mythologique qui, contrairement à ce qu’en dit Roger Ebert, donne bien envie de retourner se mesurer au gros dur du lycée.

BASTIEN MARIE


Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s