Promising Young Woman

Thriller britannique, américain (2020) d’Emerald Fennell, avec Carey Mulligan, Bo Burnham, Clancy Brown, Jennifer Coolidge, Laverne Cox, Alison Brie, Connie Britton, Christopher Mintz-Plasse et Alfred Molina – 1h53

Traumatisée par un événement tragique survenu durant ses études de médecine, une jeune femme prometteuse se venge de la gent masculine en se faisant passer pour ivre morte afin que des hommes sans défense en profitent pour la ramener chez eux…

Durant le second confinement, la bande-annonce de Promising Young Woman, tout en couleurs chaudes post-giallo et en violons grinçants d’un réarrangement du Toxic de Britney Spears, nous avait aguichés comme une petite allumeuse au bar d’une boîte de nuit. Quelques mois plus tard, il figurait en bonne place dans la course aux Oscars où il décrocha celui du meilleur scénario original tandis que nous priions pour qu’il ne soit pas vendu à une plateforme de streaming. Encore un peu plus tard, la bonne nouvelle tomba : Promising Young Woman sortirait bien au cinéma dès le 26 mai. Ayant fait beaucoup de bruit outre-Atlantique, il ne fut pas un succès chez nous, comptabilisant moins de 90 000 entrées, mais bon, le principal reste encore d’avoir pu le découvrir sur grand écran.

Promising Young Woman est donc le premier film d’Emerald Fennell, actrice britannique aperçue notamment dans The Crown, devenue scénariste à la faveur de la saison 2 de Killing Eve puis réalisatrice avec le court-métrage Careful How You Go (cité dans le long sur la couverture d’un bouquin). Echaudée par les mouvements #metoo troublant Hollywood, elle rêve d’une femme ivre qui, sur le point d’être abusée par un homme sobre, reprend soudain ses esprits pour le confronter à ses méfaits. Cette femme deviendra Cassie, l’héroïne se vengeant des mecs dans son scénario oscarisé dont le titre n’est pas une référence à Pretty Young Thing de Michael Jackson, qui finira bien un jour ou l’autre par disparaître des futurs pressages de Thriller, cancel culture oblige, mais plutôt à un étudiant de Stanford qui vit sa peine pour viol allégée du fait que le juge le considérait, je cite, comme un « promising young man », un jeune homme prometteur. Avouez qu’il y a de quoi alimenter un sacré brûlot… Après avoir engagé Carey Mulligan, premier choix de Fennell pour le rôle principal, l’actrice pensant qu’elle se serait rendue malade en laissant le rôle à quelqu’un d’autre, Promising Young Woman se tourne très vite, en 23 jours, comme pour garder vive l’indignation à l’origine du projet… et puis aussi parce que Fennell était très enceinte, accouchant moins de deux semaines plus tard. A sa sortie, le film fit sensation, y compris sur ce critique de Variety qui regrettait que le rôle principal ne soit pas allé à Margot Robbie, productrice du film, parce qu’elle était à son avis beaucoup plus canon que Carey Mulligan…

Sur le tournage, Emerald Fennell donne des conseils à Bo Burnham pour draguer Carey Mulligan sans passer pour un connard.

Maladroitement saisi par l’industrie hollywoodienne, quand il n’est pas réduit à un simple coup de com, le soulèvement féministe consécutif à l’affaire Weinstein est le sujet même, profond et omniprésent, de Promising Young Woman qui, quoiqu’on pense de ce faux thriller mais vraie comédie noire, se révèle assez dense pour provoquer le débat – voire la baston entre spectateurs comme ce fut le cas à une projection-test sous les yeux d’Emerald Fennell qui n’en demandait pas tant. Dénonçant des préjugés, stéréotypes, injustices, pressions sociales et professionnelles et culture du viol dans une large part de ses séquences et mécanismes de son récit, Promising Young Woman ne se contente pas pour autant d’être un film à thèse mais fond son discours dans son rapport au genre (cinématographique) et sa forme, et fait confiance en ses images pour conférer de la force à ses idées (comme, par exemple, ce moment hilarant où Cassie, d’un simple regard insistant, règle son compte au vieux stéréotype des mecs de chantier siffleurs et harangueurs). Par rapport au genre, on sera ravi de constater que Promising Young Woman n’est ni vraiment un vigilante, ni vraiment un rape and revenge, même s’il en présente les plus beaux atours ; du premier, nous aurons bien une quête vengeresse mais sans morts, juste une inversion entre les proies et les prédateurs, tandis que du second, nous ne voyons pas le viol, ce qui ne fait pas de nous des complices de ce qu’on entend dénoncer. Un escamotage des extrémités les plus violentes du genre qui rendra peut-être le film inoffensif pour certains mais plus sûrement encore moralement blindé, débarrassé de toute ambiguïté et hypocrisie qu’on trouve souvent dans le genre (remember Revenge) sans en perdre l’efficacité narrative pour autant.

De ces arrangements avec le genre, c’est aussi Cassie qui en sort grandie. Emerald Fennell déclarait qu’elle regrettait que, pour montrer une femme forte dans un film, on se contentait souvent de lui donner des attributs masculins alors qu’à son avis, si une femme était amenée à se venger, ce serait sans doute beaucoup plus tordu. Effectivement, la vengeance de Cassie n’est pas violente (à une exception près, quand elle se permet de cogner une bagnole au pied de biche) et elle ne cherche pas à blesser ses cibles mais à les mettre face à leur culpabilité. Présentée comme un ange vengeur (l’arrière-plan lui confère parfois des ailes) héroïne d’un conte de fées détraqué (à la Nuit du chasseur judicieusement cité), Cassie est méthodique dans sa mission, plus masochiste que sadique, et renfermée sur elle-même dans sa vie de tous les jours, n’offrant aux autres que le piquant d’une ironie cinglante, sa vie restant figée depuis son trauma (il faut voir le domicile familial, purgatoire rose bonbon au mobilier désuet, où Cassie semble être bloquée à l’âge de 15 ans). N’en déplaise à ce critique de Variety ne la trouvant pas aussi sexy et fatale que Margot Robbie, Carey Mulligan est idéale pour le rôle avec son physique juvénile heurté par une maturité cruelle et désabusée. Un personnage féminin fort bien écrit qui malheureusement force aussi un certain manichéisme : désolé, les gars, apparemment nous sommes tous des enfoirés en puissance car il n’y a quand même pas un homme à sauver dans Promising Young Woman

Cassie (Carey Mulligan), avec son pied de biche, attend que passe un automobiliste macho pour pouvoir se défouler un peu.

Pour autant, nous suivrons avec plaisir Cassie dans sa vendetta réjouissante quand elle n’est pas soudainement amère dans un film qui a l’habileté de porter sa charge thématique dans une esthétique pop et séduisante, Fennell sachant bien que les rouages d’un thriller passeront le message bien plus finement que s’il s’affichait frontalement dans une sorte de tract filmique. Ainsi, Promising Young Woman s’offre en couleurs vives et sexy, empruntant autant au thriller qu’à la comédie romantique dont on s’étonne d’ailleurs ici de la porosité. En effet, le sentimentalisme de la romcom et la sordidité du thriller passent à travers les mêmes filtres colorés, nous laissant un drôle de goût acidulé. Un peu comme les tâches sur le chemisier de Cassie au début du film qu’on croit que c’est du sang et qu’en fait que non, c’est de la myrtille. Fennell use de la même façon sa BO composée exclusivement de pop féminine qui, couplée à l’obsession vengeresse de Cassie, se charge d’acidité. Comme la reprise en violon grinçant de Toxic qu’on retrouve ici comme si elle sortait d’un thriller coréen. Plus généralement, c’est tout un éventail de codes et d’éléments girly qui deviennent ici corrosifs, signes visuels d’une féminité empoisonnée qui se retourne contre ses prédateurs. Et à mon humble avis de mec, Promising Young Woman fera date comme ce film qui aura regardé l’ère post-Weinstein droit dans les yeux pour lui demander posément : What are you doing ?

BASTIEN MARIE


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