The Father

Drame britannique, français (2020) de Florian Zeller, avec Anthony Hopkins, Olivia Colman, Rufus Sewell, Imogen Poots, Olivia Williams et Mark Gatiss – 1h37

Un vieil homme soupçonne sa fille de vouloir lui faire quitter son appartement pour l’envoyer en maison de retraite. Mais nombre de circonstances étranges l’amènent à douter de son propre esprit…

Attention, cet article peut contenir des spoilers ! Merci de votre compréhension.

Florian Zeller est un homme comblé : dès son premier film, tiré de sa propre pièce de théâtre, pour lequel il rêvait d’avoir Anthony Hopkins, il remporte deux Oscars, celui de la meilleure adaptation et celui du meilleur acteur pour… Anthony Hopkins, trente ans après Le Silence des agneaux. Mais revenons un peu en arrière : en 2012, le dramaturge Florian Zeller monte la pièce Le Père, jouée par Robert Hirsch à Paris et Frank Langella à Broadway. Peut-être un peu déçu par les libertés prises par la première adaptation cinématographique de sa pièce, Floride de Philippe Le Guay, qui était un road movie et dont on parle assez peu alors qu’il s’agit tout de même de l’ultime rôle de Jean Rochefort au cinéma, Zeller a envie d’en faire son premier film et, quitte à rêver, à en confier le premier rôle à Anthony Hopkins. C’est pour ça d’ailleurs qu’il rebaptise son protagoniste Anthony, tandis qu’Olivia Colman joue une Anne comme dans La Favorite, mais là c’est une coïncidence. Pour traduire sa pièce et l’adapter aux spécificités cinématographiques, l’auteur fait appel à son homologue anglais Christopher Hampton (Les Liaisons dangereuses), l’idée étant de conserver la fidélité à la pièce sans en faire du théâtre filmé. Et c’est ainsi qu’on aboutit à ce drame aux allures de thriller apte à faire pleurer dans les EHPAD.

Ca doit être relou d’avoir Alzheimer, c’est comme être dans un thriller mais sans meurtre ni énigme à résoudre. Je dis ça parce que c’est le moyen qu’a trouvé Florian Zeller pour transmettre le trouble mental de son protagoniste au spectateur. Un huis-clos en appartement, avec au score un violon persistant, dont les meubles et accessoires disparaissent les uns après les autres (idée directement issu de la pièce) et dont les personnages sont joués par plusieurs acteurs : la fille Anne par deux Olivia, Colman et Williams, cette dernière remplaçant aussi parfois Imogen Poots dans le rôle de l’aide à domicile, tandis que le gendre Paul (ou James ? je me souviens plus) est joué par Rufus Sewell et Mark Gatiss. Du très beau monde pour mettre ce beau bordel dans la tête du paternel ! Le concept est astucieux car il permet de rester fidèle à la pièce sans craindre le théâtre filmé (comme l’avait fait Floride en devenant un road movie moins original) mais au contraire d’enrichir le sujet d’idées spécifiquement cinématographiques (le changement d’acteurs par exemple, pas sûr que ça fonctionne sur scène). Et puis ça rend aussi beaucoup plus attrayant un sujet a priori sinistre… Et audacieux aussi car Zeller n’a pas peur de troubler, voire de frustrer le spectateur en chausse-trappes successifs amenant au dénouement attendu, faisant passer Anthony (Hopkins, courageux lui aussi) de l’irritation, à l’angoisse, au désarroi.

Anthony (Anthony Hopkins) se demande où est passée Clarice Starling…

Du coup, arrivé au dénuement final nous laissant avec un Anthony Hopkins à la fragilité à vous briser le cœur, d’autant qu’on la lui connaissait peu, soit vous serez bouleversés aux larmes au point que vous aurez sans doute un peu de mal à retrouver immédiatement la sortie de la salle, soit, comme moi, vous aurez envie de jouer au plus malin et chercherez la petite bête d’un concept qui a quand même ses limites. Parce que vous me la ferez pas à moi, j’ai encore toute ma tête ! Déjà, tout The Father mène à cette pâle chambre d’hospice où, honnêtement, on se voit aboutir dès le départ, ce qui me fait dire que le film, tout intrigant qu’il soit, n’a pas grand chose à révéler – mais bon, ça, ça peut encore relever de cette frustration de spectateur peut-être sciemment recherchée par Zeller, nous donnant un thriller sans révélation finale pour nous donner cette même impression d’impuissance que son personnage principal. Plus grave, c’est quand le réalisateur joue avec la chronologie et se perd dans le point de vue. Dans la mesure où toutes les étrangetés et anomalies de The Father sont censées nous faire partager l’état d’esprit vacillant du père, est-il normal d’avoir des séquences uniquement du point de vue de sa fille, jusqu’à une euthanasie fantasmée ? Peut-être que Zeller ne voulait pas léser ses personnages secondaires, en vain puisque Olivia Colman parvient déjà à montrer le désespoir bouleversant de son personnage dans les marges des méandre du film ; en tous cas ça a tendance à parasiter le processus.

L’exemple le plus flagrant de ces interférences, c’est cette scène de dîner : Anthony surprend une conversation de sa fille et de son gendre en arrivant dans la salle à manger, qu’il quitte ensuite pour se resservir en poulet, nous laissant seuls avec le couple qui, au fil du dialogue, revient à la conversation qu’Anthony surprenait au début de la séquence. Je me demande encore comment cette séquence peut fonctionner. Qu’Anthony ait une perception abîmée de la chronologie, soit, sauf qu’il quitte la séquence au moment où celle-ci se répète, donc nous ne sommes pas dans son point de vue. On serait alors dans celui d’Anne et Paul mais comme eux n’ont pas encore de troubles mentaux, pourquoi reviendraient-ils à cette conversation identique ? Il reste le troisième point de vue, celui du spectateur omniscient qui du coup ne voit aucune raison à cette mini boucle temporelle sinon celle de foutre gratuitement la merde dans la chronologie afin de complexifier un labyrinthe qui n’est plus mental puisque déconnecté du point de vue des personnages. Là, j’ai vraiment l’impression que The Father se prend un mur qui le ferait passer pour un simple exercice de style. Adroit, mais de style quand même…

BASTIEN MARIE


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