The Amusement Park

Fiction institutionnelle américaine (1973) de George A. Romero, avec Lincoln Maazel – 53min.

Un vieil homme enthousiasmé à l’idée de passer une belle journée dans un parc d’attraction va se heurter à l’oppression d’une société complétement excluante pour les personne du troisième âge. La désagréable visite prend vite une tournure des plus inquiétantes tandis que la persécution généralisée devient de plus en plus violente…

En 1973, Romero est déjà le cinéaste du culte La nuit des morts-vivants mais, le célèbre problème de copyright l’ayant privé des fruits de son succès et ses films suivants, There’s Always Vanilla, Season of the Witch et The Crazies, pourtant passionnants, étant passés complétement inaperçus, il est contraint de poursuivre ses activités publicitaires et institutionnelles dans la région de Pittsburg à laquelle il restera fidèle. Il accepte ainsi une commande de la Lutheran Service Society de Pennsylvanie, un petit film visant à sensibiliser la population sur les difficultés quotidiennes traversées par les personnes du troisième âge. Prenant visiblement sa mission à bras le corps, Romero pousse les potards au maximum et livre donc ce Amusement Park, véritable curiosité débordant largement de son cadre originel en virant au pur film d’horreur et en s’imposant comme une véritable œuvre d’auteur, synthétisant une majeure partie des thématiques qui marqueront la carrière du papa des zombies modernes (du moins avant que ceux-ci se mettent à taper des sprints à la Usain Bolt…).

Aux zombies, il n’est d’ailleurs pas interdit d’y penser en visionnant The Amusement Park, de façon détournée certes, (mais Romero n’a-t-il pas prouver avec The Crazies que sa création horrifique phare peut finalement dépasser le cadre strict du mort-vivant ?) mais avec une ambivalence qui fera tout le sel du mythe zombiesque romerien. En effet, si la foule anonyme et oppressante peut dans un premier temps nous évoquer la créature, c’est bien le balais de vieillards boiteux et les gros plans sur des visages abimés par la vie et hagards qui rappellent le plus une marche de morts-vivants, anticipant ainsi le glissement empathique en faveur des zombies à l’œuvre dans la célèbre saga de Romero. Aussi, on ne sera pas surpris de voir des noirs dans les rangs des personnes âgées, le cinéaste n’hésitant pas à inviter à la fête une autre cause qui lui tient à cœur. Cette convergence des luttes permet au plus prolo des cinéastes américains de dresser plus globalement, scènes après scènes, une critique virulente d’une société farouchement inégalitaire, du mont-de-piété qui ouvre les hostilités à la lutte des classes qui explose sur la terrasse d’un snack. Romero, comme il le fera plus tard avec le mall de Zombie, transforme le parc d’attraction, autre lieu de consommation débridée, en allégorie beaucoup plus large et, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il déploie sa démonstration avec acharnement, sans jamais ménager ses spectateurs, y compris les plus jeunes via une traumatisante séquence avec une diseuse de « bonne » aventure…

De jugez pas trop vite Lincoln Maazel, lessivé d’avance par la journée qui s’annonce, car vous finirez dans le même état…

The Amusement Park est donc un film des plus éprouvants dont la petite heure dépasse en intensité nombre de long métrages d’épouvante, que ce soit par sa réalisation usant de cadres oppressants pour transformer la scénette la plus anodine en véritable cauchemar ou par son mixage chaotique qui donnera des sueurs froides aux spectateurs les plus agoraphobes. Si on est heureux de découvrir ce bijou inattendu de Romero ainsi restauré et mis à l’honneur, il est difficile de ne pas constater l’étendue des dégâts sur le matériaux d’origine mais, loin de nuire à l’expérience, on se console en se disant que ces dégradations (notamment sur la bande sonore) peuvent même participer à l’inconfort général et nous rappeler au passage que Romero, de toute façon, a toujours su transformer ses images pauvres (du moins comparées à celles luxueuses de l’industrie hollywoodienne) en véritable force, liant le fond et la forme d’une œuvre profondément engagée. Aussi, si référence culturelle on peut trouver dans The Amusement Park, elle n’est pas à chercher parmi des grands classiques du cinéma ou de la littérature mais plutôt du côté d’un média autrement plus populaire : la télévision. En effet, via les intro et conclusion menées non sans flegme ironique par un Lincoln Maazel s’adressant directement à la caméra ainsi que sa structure en boucle, que l’on sent venir de loin comme pour mieux souligner la fatalité quotidienne qui s’abat sur notre triste héros, le film de Romero peut être vu comme un épisode glaçant de La Quatrième Dimension.

The Amusement Park vient nous rappeler (comme Le chant du Styrène dont nous parlions récemment) que la vision artistique peut être si puissante qu’elle peut venir parasiter des projets aussi trivialement utilitaires que sont les films institutionnels. Bon, on imagine bien que, face un résultat aussi radical, les commanditaires luthériens ont du tirer de sacrées gueules ! Tant pis pour eux s’ils n’ont su goûter à cette commande pourtant redoutablement exécutée, nous, on les remercie d’avoir malgré eux financé ce véritable trésor cinématographique assez unique en son (ses) genre(s).

CLÉMENT MARIE


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