Mandibules

Comédie française (2020) de Quentin Dupieux, avec Grégoire Ludig, David Marsais, Adèle Exarchopoulos, India Hair, Roméo Elvis, Coralie Russier et Bruno Lochet – 1h17

En route pour une mystérieuse transaction, Manu et Jean-Gab, deux copains débiles, trouvent une mouche géante dans le coffre d’une voiture volée. Ils décident de la dresser pour lui apprendre à leur ramener de l’argent…

C’était déjà cruel de fermer les salles en octobre dernier, ça l’était encore plus à quelques jours de la sortie de Mandibules, nous privant ainsi de notre Quentin Dupieux annuel. A moins que son prochain projet Incroyable mais vrai soit assez avancé pour sortir d’ici la fin de l’année, faisant deux Dupieux pour le prix d’un en 2021… En revanche, les sept mois de fermeture n’ont pas suffi à faire baisser la hype de Mandibules qui était peut-être plus attendu aujourd’hui qu’en 2020, et une sortie au mois de mai lui va beaucoup mieux qu’un pluvieux mois de novembre vu le film solaire et estival qu’il s’avère être, comédie d’un été précoce (un peu comme À l’abordage ! en fait). En tous cas, Dupieux souhaitait que Mandibules, tourné dans le Sud de la France, soit plus lumineux et vivant que le reste de sa filmographie dont le réalisateur remarquait après coup une morbidité récurrente, culminant dans Le Daim et sa région montagneuse sortie d’un épisode de Faites entrer l’accusé. Du coup, il tourne cette fois une comédie assumée comme telle, qu’il présente à juste titre comme un croisement entre Dumb & Dumber et E.T. l’extraterrestre, avec une mouche géante en dur (sauf les pattes, numériques), le duo comique du Palmashow quatorze ans après Eric et Ramzy dans Steak (est-ce à dire qu’une boucle est bouclée ?) et Adèle Exarchopoulos dans un rôle burlesque qui n’a pas manqué d’être remarqué, à juste titre aussi.

Mandibules est d’une débilité rafraîchissante, idéal à voir encore abruti par la pinte qu’on vient de boire en terrasse sous un soleil de plomb. Car il est aisé de se laisser porter par l’absurdité désormais bien rôdée et communicative de Dupieux et par la langueur du film, venant à la fois de sa linéarité se laissant mener, comme les personnages, par les péripéties, et la rythmique particulière du comique ici à l’œuvre, relative au temps de réaction très lent de ses deux héros bien débiles (Ludig et Marsais sont en terrain familier). Digressant librement à partir d’une simple mallette à livrer (un peu comme dans Pulp Fiction, en fait), le récit suit son cours entre règles narratives négligées (le mcguffin de la transaction dont on se fout pas mal de savoir s’il aura une issue, la disparition soudaine du personnage de Bruno Lochet) et récurrences rigolotes (comme Manu se retrouvant toujours à pieuter au bord de l’eau), en se gardant tout de même un petit sens du rebondissement pour se sortir des éventuelles impasses. Comme toujours chez le réalisateur, Mandibules est à l’épreuve des esprits cartésiens et préfère sa propre logique bien à lui, nous laissant agréablement ouvert à l’imprévisible sans se prendre la tête. La preuve, c’est qu’on adopte bien vite Dominique. A la sortie de la salle, une spectatrice n’ayant visiblement pas trop apprécié le voyage m’a demandé s’il fallait être débile pour aimer Mandibules, ce à quoi j’ai répondu fièrement oui. Ok, ou quoi ?

Une mouche géante qui se désaltère près de la piscine : c’est tout de même plus pépère chez Dupieux que chez Cronenberg !

Et tout le reste reste du pur Dupieux. Il y a son sens du pitch allié à ces petits éléments conférant un possible culte futur : après le film avec le pneu tueur et le film avec le blouson tueur, Mandibules restera comme le film avec la mouche géante (mais pas forcément tueuse) que les connaisseurs se féliciteront de connaître en s’échangeant des checks taureau. Visuellement, il y a cette atemporalité avec des fringues, des bagnoles ou un vélo licorne difficiles à dater, habitant l’image pastelle caractéristique du réalisateur qui est aussi son chef-opérateur. Un univers dans lequel les acteurs se sentent immédiatement à leur aise, du Palmashow campant un duo qu’ils auraient pu créer eux-mêmes à Adèle Exarchopoulos époustouflante à s’époumoner dans un rôle d’handicapée pas facile à tenir, en passant par India Hair, lunaire chez d’autres cinéastes mais devenant presque la voix de la raison ici. Ajoutez le petit air de flûte de Metronomy, bien à l’image de la candeur de l’ensemble, et vous tenez cette comédie ficelée dans les règles de la débilité. S’il est souvent difficile de savoir à quel degré Dupieux nous mijote, il semble ici plus pépère et reposé, se satisfaisant de la naïveté de ses protagonistes découvrant une morale simpliste. A se demander si son prochain film ne sera pas presque normal… Certes, le réalisateur a fait mieux auparavant mais Mandibules reste éminemment sympathique et donc hautement recommandable. Taureau-émotion.

BASTIEN MARIE

Autres films de Quentin Dupieux sur le Super Marie Blog : Au poste ! (2018) ; Le Daim (2019)


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