Des hommes

Drame français (2020) de Lucas Belvaux, avec Gérard Depardieu, Yoann Zimmer, Jean-Pierre Darroussin, Edouard Sulpice, Catherine Frot, Félix Kysyl, Clotilde Mollet et Amelle Chahbi – 1h40.

Alors qu’il débarque à l’anniversaire de sa sœur Solange, Bernard, déjà loin d’être le bienvenu, fait un esclandre qui vire à l’altercation raciste face au seul arabe de l’assemblée. Alors qu’il est mis dehors, il se rend à la maison de ce dernier et agresse sa femme avant de se réfugier chez lui. Bernard attend, le fusil chargé, l’arrivée de la police. Tout au long de la nuit, il se replongera dans son passé. Solange en fera autant en ressortant ses vieilles lettres, ainsi que Rabut, le conseiller municipale qui a assisté, impuissant, à une partie des événements de la journée et qui, des années auparavant, a foulé le sable algérien aux côtés de Bernard…

Après Chez nous, Lucas Belvaux continue, en adaptant le roman Des hommes de Laurent Mauvignier, d’explorer le mal français en s’attaquant cette fois au tabou de la guerre d’Algérie. En effet, soixante ans après les « événements », le sujet semble encore brûlant, y compris pour le cinéma hexagonal. Il faudra ainsi l’italien Gillo Pontecorvo pour évoquer le conflit dès 1966 avec La bataille d’Alger puis les franc-tireurs René Vautier et Yves Boisset avec respectivement Avoir 20ans dans les Aurès et R.A.S. au début des années 70 (à noter que Vautier avait déjà vu plusieurs de ses précédents efforts interdits). Depuis, on ne peut pas dire que le sujet ait été davantage traité mais on retiendra néanmoins pour le meilleur L’ennemi intime de Florent Emilio Siri, Hors la loi de Rachid Bouchareb (sur le versant parisien par vraiment plus glorieux du conflit) et, pour le pire, Ce que le jour doit à la nuit d’Alexandre Arcardy (précédemment héros chez Vautier mais dont les gros sabots font que son cinéma me pèse un peu sur l’estomac), ainsi que, dernièrement, Qu’un sang impur… premier film qu’on imagine forcément coup de poing puisque réalisé par Abdel Raouf Dafri mais que nous n’avons malheureusement pas encore vu… Oui, on est bien loin des Etats-Unis qui faisaient déjà le point sur leur traumatique guerre du Viêtnam à peine deux ans après la fin du conflit, Michael Cimino ouvrant les hostilités avec l’intimiste Voyage au bout de l’enfer, suivi de près par le tonitruant Apocalypse Now dans lequel Coppola nous présente la guerre sous son aspect le plus spectaculaire. Il faut bien dire que c’est là aussi que ce situe une différence fondamentale entre les deux conflits. Tandis que celui des américains fournissait de nouvelles images quasi en direct à longueur de publications et de journaux télévisés, inaugurant une nouvelle ère médiatique, les « événements » d’Algérie sont d’autant plus cachés aux yeux de tous qu’on leur refusera même durant des décennies la dénomination de « guerre ».

Des hommes… mais on devrait peut-être même dire des garçons…

Vous l’aurez compris, Lucas Belvaux se range davantage du côté de Cimino, puisqu’à la grande Histoire, il préfère se pencher sur les destins individuels d’anciens combattants issus de milieu populaire, évidemment… Néanmoins, la comparaison s’arrête ici puisque, se gardant bien d’aller aussi loin dans le choc traumatique, le cinéaste belge traite son sujet avec une pudeur similaire à celle, terrible, des hommes qui ont vécu de telles horreurs, des atrocités qui resteront ainsi principalement cachés à nos yeux, Belvaux se concentrant plutôt sur les contre champ et la réception par ces garçons qui ne seront alors plus jamais les mêmes. Anti spectaculaire par excellence, on aurait presque du mal à classer Des hommes comme un film de guerre (là où Chez nous virait volontiers au polar) mais, passées ces considérations de genre finalement de peu d’importance, on note que, comme les précédents efforts du cinéaste, le film cultive un ton sobre et précis qui rappelle George Simenon et, même si le point de vue de Belvaux ne laisse peu de doutes, sans emphase inutile, il préfère laisser son spectateur juge (ce qui, pour ma part, me suffit à me faire aimer son cinéma). Cette approche en retenue ne l’empêche pas de travailler sa matière cinématographique et, se parant même ici d’une dimension romanesque, passe d’un présent d’abord tout en tension puis en suspend à des flashbacks qui transforment une jeunesse idyllique en tragédie nationale à la honte bien trop lourde à porter pour ces garçons qui demandaient plutôt à vivre d’insouciantes sixties. Aussi, reprenant certainement le texte du roman originel (que je confesse ne pas avoir lu), Belvaux joint à sa fiction des voix-off confiant aux creux de nos oreilles aussi bien des mémoires douloureuses en action que des lectures épistolaires à chaud, les deux se conjuguant pour tenter de mettre enfin des mots (à défaut de trouver du sens) sur des « événements » que l’Etat français a plutôt préféré passer sous silence.

Si on vous épargnera le couplet sur le « film utile », Des hommes mérite le détour, ne serait-ce que pour son casting, le naturel et l’élégance simple de Jean-Pierre Darroussin et Catherine Frot servant leurs personnages avec finesse tandis que Gérard Depardieu, du haut de son mythe, confère à son rôle d’ivrogne bourru et raciste une profondeur et une sensibilité indispensable à un film qui avait besoin d’une telle complexité. Enfin, en plus de citer Clotilde Mollet (une actrice découverte dans Amélie Poulain et que j’aime beaucoup) ainsi qu’une trop brève apparition d’Anthony Sonigo (inoubliable Kamel des Beaux gosses), on attirera surtout votre attention sur le casting de jeunes, Yoann Zimmer (dont les traits peuvent rappeler Damien Bonnard tandis que le charisme sauvage nous évoque davantage Grian Chatten, le chanteur de Fontaines D.C.), Edouard Sulpice (qui joue aussi dans À l’abordage !) Brac, Félix Kysyl (aperçu dans Le Redoutable), Fleur Fitoussi mais aussi Amelle Chahbi (bien loin du Jamel Comedy Club), tous impeccables mais malheureusement sacrifiés sur l’autel de la promotion (ils sont invisibles de l’affiche officielle du film privilégiant logiquement son trio de stars). En espérant les retrouver très vite, on vous encourage donc à aller découvrir ces espoirs sur grand écran dans ce Des hommes, un film qui, s’il prêchera surtout des convertis (sans toutefois dénigrer les autres opinions) et ne bouleverse jamais sa représentation, fait son devoir de mémoire essentiel sur une page toujours aussi sensible de l’Histoire de notre pays (désolé, c’est un peu le couplet « film utile » en fait…) , des « événements » qu’il s’agirait pourtant de digérer plutôt que de vouloir nous faire gober un glorieux récit national qui ne justifiera jamais l’injustifiable.

CLÉMENT MARIE


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