Mon oncle d’Amérique

Comédie dramatique comportementaliste française (1980) d’Alain Resnais, avec Roger Pierre, Nicole Garcia, Gérard Depardieu et Henri Laborit – 2h05

Issu de la bourgeoisie, Jean Le Gall embrasse une carrière politique. Janine Garnier, née dans une famille de militants communistes, se destine à une carrière d’actrice mais se retrouve en couple avec Jean qui quitte femme et enfants. Elle se retrouve conseillère dans le textile. René Ragueneau, fils de paysan et fervent catholique, claque la porte de la ferme familiale et part travailler dans une usine où il parvient à gravir les échelons jusqu’à en devenir le directeur. Henri Laborit est un scientifique de grande renommée dont les recherches comportementales vont éclairer le récit enchâssé de ces trois existences, entre amours, travail, aspirations personnelles et aléas de la vie.

Alors qu’une industrie pharmaceutique propose à Henri Laborit de participer à un petit court métrage visant à présenter l’un de ses traitements, le scientifique évoque le nom d’Alain Resnais. Les deux hommes en viennent donc à se rencontrer et, visiblement pas vraiment chaud pour refaire un Chant du styrène, le cinéaste propose directement un long métrage ! Voilà donc nos deux chercheurs, scientifique d’un côté, artistique de l’autre, partis pour réaliser ce Mon oncle d’Amérique, une expérimentation cinématographique aussi ambitieuse que réjouissante…

Dès sa longue séquence d’introduction, Alain Resnais affirme la dimension anthropologique de son film en présentant ses différents personnages qui s’entrecroiseront au fil de son intrigue, incluant parmi eux le scientifique commentateur lui-même dont la vie assez incroyable est ainsi rappelée. Henri Laborit, chirurgien et neurobiologiste, révolutionne le domaine de l’anesthésie (il sera le premier à utiliser le GHB à des fins médicales) et, à l’instar d’un Chomski, se présente également comme un intellectuel engagé (il ne manque ainsi pas d’évoquer dans le film les massacres de Vendée). L’émulsion intellectuelle provoquée par mai 68 favorise la diffusion de ses théories sur la biologie comportementale qui ne manquent pas de susciter de vives polémiques dans le milieu scientifique. Affirmant sa volonté de vulgariser cette science peu connue du large public, Laborit publie L’éloge de la fuite et, avec Mon oncle d’Amérique, basées sur les thèses de cet ouvrage, décide ainsi de profiter du pouvoir de diffusion de masse offert par le cinéma. Là encore, il se heurte aux réticences de certains de ses pairs qui n’hésitent pas à rejeter le film, crime de lèse majesté d’autant plus grave que le cinéaste ne se prive pas, malgré la démarche scientifique, d’extravagances artistiques.

En effet, loin de s’adouber à la figure d’autorité autour de laquelle s’articule son récit, Resnais confronte le cinéma à priori naturaliste de la Nouvelle vague aux théories de Laborit, largement basées sur celles de Paul D.MacLean et déjà popularisées par Arthur Koestler dans son livre The ghost in the machine (un titre qui parlera autant aux fans de Mamuro Oshii que de Police…) à propos du cerveau triunique. Que de noms, que de livres (que je n’ai pas lu) dans ce début d’article ! Mais ne fuyez pas car il faut bien rappeler qu’avec Mon oncle d’Amérique, Resnais s’amuse de son image d’intello austère, acquise notamment par son travail avec Marguerite Duras, et joue du décalage entre l’approche scientifique et celle littéraire à l’œuvre ici. Le réalisateur s’adjoint ainsi les services de Jean Gruault, connu pour ses adaptations pour François Truffaut (le classique Jules et Jim mais aussi les moins célèbres et pourtant tout aussi remarquables L’enfant sauvage et La chambre verte), pour une écriture qui se fait sans le concours de Laborit. Le scientifique sera réintroduit via les interviews montées dans le film, captées par un Resnais qui, considérant à juste titre qu’il n’est pas acteur, préfère laisser libre cours à son interlocuteur. La confrontation entre le récit mélodramatique de Gruault et le décryptage scientifique de Laborit est ensuite orchestré par l’illustre monteur Albert Jurgenson (collaborateur attitré de cinéastes aussi différents que Gérard Oury, Claude Miller ou Yves Boisset) qui se lance ici dans une expérimentation vertigineuse. Loin de se contenter de mixer sa fiction aux commentaires (en off ou non) du neurobiologiste, Resnais y ajoute des images d’expériences de laboratoire sur des souris (et même un burlesque anthropomorphisme) mais aussi des plans puisés dans des classiques, des stars du cinéma français représentant une mémoire propre à chaque personnage (dressant au passage une parenté entre les jeux de ses acteurs) : Danielle Darrieux pour celui de Roger Pierre, Jean Gabin pour Gérard Depardieu et Jean Marais pour Nicole Garcia.

Entre des souris et des hommes, y’a-t-il tant de différences ?

L’expérimentation du montage, passant d’un régime d’images à un autre dans un exercice aussi jubilatoire que remarquable (on est encore loin du montage numérique), permet aussi bien des retours dans le temps, de l’enfance au présent, que de passer d’un personnage à l’autre au gré de la démonstration, rappelant ainsi d’autres symphonies visuelles à venir, qu’elles soient purement émotionnelles dans le Magnolia de PT Anderson ou également campbellienne dans le Cloud Atlas des Wachowski et Tom Tykwer. Aussi, à la manière d’un Tree of Life ou d’un 2001 l’odyssée de l’espace, Mon oncle d’Amérique, en moins spectaculaire (certains diront plus austère), fait partie de cette rare catégorie de films qui semblent contenir en eux l’humanité toute entière, dans une conception qui leur est propre. Ici, l’enchevêtrement anthropologique mis en scène par Resnais culmine dans la séquence où Jean Le Gall retrouve son ancienne amante Jeanine Garnier sur l’île familiale où se règle alors les nœuds de leur relation particulièrement retorse. Son pantalon de costard remonté jusqu’au chevilles, le bourgeois ridicule se retrouve, tel une souris dans une boite électrifiée ou une tortue retournée sur sa carapace, dans un état d’inhibition révélant avec délice les limites de notre saccro sainte liberté d’être pensant. Alors que Laborit justifie en ces termes sa participation au film : « Tant qu’on n’aura pas diffusé très largement à travers les hommes de cette planète la façon dont fonctionne leur cerveau, la façon dont ils l’utilisent et tant que l’on n’aura pas dit que jusqu’ici cela a toujours été pour dominer l’autre, il y a peu de chances qu’il y ait quoi que ce soit qui change», Resnais n’y va pas avec le dos de la cuillère pour faire descendre le puissant de son piédestal. Nous sommes des animaux, nous allons crever…

En attendant, on peut toujours ainsi se divertir devant du Laborit (qui, s’il peut aujourd’hui apparaître désuet, reste toujours aussi élémentaire et passionnant), choisir de réfléchir ou de rire (ou même les deux) de notre condition humaine via ce film que ce roublard Resnais décrit lui-même comme une « comédie sur le mal-être » et qui, par ses joyeux paradoxes, pourra lever les malentendus sur le cinéaste en séduisant aussi bien les détracteurs que les défenseurs d’un cinéma français intello qui nourrit d’éternels débats parmi les cinéphiles.

CLÉMENT MARIE

Mais au fait, quid de cet oncle américain qui donne son titre au métrage ? Plus que la mystérieuse, éternelle et inatteignable récompense qui motive nos actions, motivation d’autant plus brumeuse maintenant que le capitalisme a terriblement brouillé la frontière entre envies et besoins, notre oncle d’Amérique, c’est ce riche héritier dont on attend le retour, un deus ex machina qui viendra résoudre tous nos problèmes. Là encore, le capitalisme nous laisse souvent à croire que la richesse matérielle règle tous les maux, « l’argent ne fait pas le bonheur » restant généralement l’apanage de ceux qui en ont suffisamment pour subsister à leurs besoins (envies ?).

American Forest (Mural and forest) by Alan Sonfist. Commissioned by the Public Art Fund of New York.

L’oncle d’Amérique (ou plutôt le cousin artiste), pour Resnais, c’est également Alan Sonfist, figure majeure du Land art, ce mouvement mettant à l’honneur des matériaux naturels, présent en conclusion du film via son œuvre American Forest (aussi connue sous le titre Mural and forest). Cette installation photo monumentale (donc techniquement pas du Land art pour le coup) fait ressurgir la forêt d’une façade d’un immeuble new-yorkais, symbole d’une nature toujours présente, même au sein d’un lieu essentiellement culturel (même si souvent qualifié de « jungle »), à l’image du cerveau décrit par Laborit, qui renferme une part primitive bien plus dominante qu’il ne le laisse paraître.

Personnellement, ces plans d’un New York urbain de la fin des années 70 n’ont pas été sans me rappeler les images funestes de la fameuse séquence dite de Pruit-Igoe du Koyaaniqatsi de Godfrey Reggio, autre film (de cette catégorie déjà évoquée) qui, deux ans plus tard, traitera à une autre échelle les considérations dramaturgiques traditionnelles du cinéma; et les thématiques soulevés par Sonfist le Wolfen de Michael Wadleigh, daté de 1981, un film de lycanthrope unique en son genre mais qui raconte comment l’homme est un loup pour l’homme. Après, je dois de nouveau confesser mes lacunes qui ne me permettront pas d’aller plus loin, ayant davantage lu Calvin et Hobbes que Hobbes et Spinoza !


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