Niagara

Film noir américain (1953) de Henry Hathaway, avec Marilyn Monroe, Joseph Cotten, Jean Peters, Max Showalter et Denis O’Dea – 1h32

Pour leur voyage de noces, les Cutler vont aux chutes du Niagara et sont logés dans le bungalow voisin de Rose et George Loomis. Ce dernier est fort jaloux et Rose, avec l’aide de son amant, va tenter d’assassiner son mari…

Comme le disait la promotion de l’époque, Niagara a deux stars : les chutes et Marilyn Monroe. En effet, c’est la première fois que l’actrice, déjà sex symbol confirmé, obtient un premier rôle dans ce film qui restera l’un des plus sombres de sa courte carrière, définitivement propulsée en cette année 1953 avec les sorties successives des Hommes préfèrent les blondes et Comment épouser un millionnaire. Pour l’heure, elle se contente du cachet réduit d’une « stock actress » sous contrat Fox – sa maquilleuse était mieux payée qu’elle sur ce film – et son nom se serait contenté de la seconde position sur l’affiche si Anne Baxter n’avait pas fait faux bond pour le rôle de Polly Cutler finalement tenu par Jean Peters. Pour le reste, cette production Fox, semblant ne pas avoir d’autres motivations que celle d’exploiter sa célèbre localisation géographique, est écrite et produite par Charles Brackett, ancien partenaire d’écriture de Billy Wilder jusqu’au Boulevard du crépuscule, et réalisée par l’expérimenté Henry Hathaway. Si ce dernier souhaitait voir James Mason plutôt que Joseph Cotten dans le rôle de George Loomis (mais la fille de Mason trouvait le script trop sombre pour son papounet), il s’entendit en revanche à merveille avec Marilyn Monroe, ayant encore peu de caprices de star et laissant volontiers son metteur en scène capitaliser sur sa sensualité déjà célèbre. Ils auraient bien retravailler ensemble mais n’en eurent pas l’occasion.

Sur le tournage, Joseph Cotten laisse son réalisateur Henry Hathaway lui ravir Marilyn.

Heureusement que Niagara a ses deux stars : sans Marilyn et sans les chutes, le film de Henry Hathaway ne serait qu’un film noir tout à fait anecdotique. Pour la petite histoire, les responsables du site s’étaient même plaints que les chutes, destination privilégiée des lunes de miel, prêtent leur nom à une sordide histoire d’adultère. Bien qu’écrit par Charles Brackett et cie, le scénario est assez rudimentaire : la situation ne saurait se développer au-delà d’1h30 de métrage, les personnages, si ce n’est caricaturaux, sont confortablement installés dans leur fonction et le film ne fait pas grand cas de l’effet de miroir entre les deux couples, le tumultueux et le modèle, sinon pour accentuer les caractéristiques noires du premier. Max Showalter joue un employé modèle benêt et ordinaire rendant Joseph Cotten plus ténébreux et tourmenté, et Jean Peters est si corsetée dans son allure de sage housewife, inquiète de passer pour une frigide auprès du douanier surpris de voir le mari s’être préparé de la lecture en retard pour sa lune de miel, que le sex-appeal suprême de Marilyn Monroe est encore rehaussé (comme si elle en avait besoin…).

De ce script simple et réglementaire – voir le monologue intérieur de Joseph Cotten au pied des chutes ouvrant le film, si irrésistiblement 50’s – le vieux routier Hathaway en tire toutefois un film rôdé et efficace, tirant le meilleur parti de son décor naturel et de son Technicolor flamboyant. Il ne manquait plus que le Scope malheureusement incompatible avec le Technicolor à l’époque. Aussi majestueuses que dangereuses, indifférentes aux atermoiements des pauvres, modernes et minuscules êtres humains, les chutes du Niagara se chargent de tout l’aspect dramatique du film, que ce soit pour le rendre soudain oppressant dans les obscurs couloirs que doivent emprunter les touristes pour s’en approcher, pour manquer de faire passer Jean Peters par-dessus une balustrade (j’espère qu’ils ont amélioré la sécurité du site depuis) ou pour un climax trempé jusqu’aux os qui a dû être une vraie tanné à tourner ! Pour le reste de son suspens, Hathaway s’en tient à son petit Hitchcock illustré, par-ci avec un air de carillon rendu sinistre et morbide, par-là avec une séquence de meurtre dans un clocher tout en vertigineuses plongées.

Rose Loomis (Marilyn Monroe) change de disque à la fête du village vacances. A mon avis, elle va mettre un petit groupe rennais qui chante Tchiki Boum.

Le Technicolor, lui, s’occupe du charme de Niagara, radieux ou vénéneux selon les circonstances. Il anime des images de cartes postales, puisqu’on est dans un lieu hautement touristique, et fait ressortir, encore une fois si besoin était, le rouge à lèvres et la blondeur irréelle de Marilyn. Ce contraste saisissant entre rayonnement estival et sombre histoire de meurtre continue de rendre Niagara mémorable tout autant que la présence de l’actrice torride, pas du genre à se laisser oublier non plus. D’autant plus qu’elle tient là l’un de ses rares rôles dramatiques, laissant fantasmer de plus étroits rapports avec la tragédie réelle de la star, et qu’elle y joue une femme fatale qu’elle maîtrise sur le bout de ses lèvres écarlates fredonnant Kiss Me. Sa sensualité est exacerbée qu’elle porte une robe rouge, un peignoir, ou rien du tout (le ciré en revanche n’est pas très sexy), ou qu’elle fasse cette longue marche en ondulant magnifiquement du postérieur car elle doit s’en aller, elle ne veut plus l’aimer. Avant qu’on lui colle un #metoo pour s’être conformée à la satisfaction du male gaze, rappelons tout de même que Marilyn joue la femme fatale jusque dans sa charmante ambivalence, à la fois coupable et victime de sa séduction. Quant au charme du film Niagara, on y succombe volontiers encore aujourd’hui.

BASTIEN MARIE


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