Le Chant du styrène

Film institutionnel français (1958) d’Alain Resnais, avec la voix de Pierre Dux – 13min

« Ô temps, suspends ton bol ! Ô matière plastique, d’où viens-tu ? Qui es-tu ? Et qu’est-ce qui explique tes rares qualités ? De quoi es-tu donc fait ? Quel est ton origine ? En partant de l’objet, retrouvons ses aïeux. Qu’à l’envers se déroule son histoire exemplaire. »

Raymond Queneau

Voilà le vaste programme proposé par Alain Resnais qui explore donc les origines des innombrables objets de plastique aux multiples formes et couleurs qui peuplent notre quotidien. A la base simple film institutionnel commandé par l’entreprise Pechiney, le sujet passionne vite notre cinéaste qui, fort de ses précédents essais Les Statues meurent aussi co-réalisé avec Chris Marker et Nuit et Brouillard, se lance dans un documentaire aux ambitions infiniment plus vastes. Alain Resnais passera plus d’un an sur sa conception, qu’on devine compliquée mais sur laquelle nous ne nous attarderons pas, nous contentant de vous conseiller le sympathique court réalisé par Vincent Rebouah (visible ici : www.youtube.com/watch?v=huOdnijO8N4), visiblement tourné dans les anciens locaux du PCF (pour une esthétique rappelant au passage l’excellente série Au service de la France) et qui revient sur cette genèse contrariée.

Afin de l’accompagner dans son odyssée, Resnais réunit un fier équipage, retrouvant Sacha Vierny, son chef op de Nuit et brouillard (et de tant d’autres films à venir) qui apparaît à l’écran dans la blouse d’un ouvrier mais surtout réalise ici des images (sans mauvais jeu de mot) à la plasticité hallucinante, mises en scène avec une fluidité toujours aussi impressionnante. Dès son introduction et l’éclosion de louches et autres fleurs factices aux incroyables couleurs, puis lors des multiples scènes montrant la fabrication enchanteresse d’autant d’objets passés d’anodins à spectaculaires, Le Chant du styrène s’impose comme un glorieux précurseur des vidéos satisfaisantes qui pullulent aujourd’hui sur Youtube. Cette dimension satisfaisante est d’ailleurs renforcée aussi bien par la partition enlevée écrite par le pionnier de la musique algorithmique Pierre Barbaud et dirigée par George Delerue que par la rythmique imparable des alexandrins roublards de Raymond Queneau déclamés par Pierre Dux. Le Chant du styrène est éblouissant et s’en retrouve primé à Venise, où Resnais est parvenu à envoyer son montage, soutenu par Pierre Braunberger qui l’accueille dans ses Films de la Pléaide.

Ne vous laissez pas (trop) hypnotiser par l’abstraction, Le Chant du styrène a aussi des choses bien plus concrètes à nous fredonner…

Le chant du styrène, s’il est un régal aussi bien pour les yeux que pour les oreilles, est évidemment tout sauf une coquille vide. Bien au contraire, ce court de 13min affiche plus d’ambitions esthétiques mais aussi thématique que la plupart des longs métrages et Alain Resnais, tout en légèreté apparente, se frotte à des questionnements philosophiques aussi fondamentaux que la technique et notre rapport à la matière. Dans sa démarche élémentaire, le cinéaste se fait anthropologue et même alchimiste, nous proposant donc de réenrouler le fil de son sujet et de remonter à l’énigmatique et ancestrale source du plastique, « questions controversées, obscures origines » qui ne font plus mystère pour grand monde. Aussi, tandis que les abstractions chatoyantes, les images satisfaisantes et les billes de polystyrène laissent place aux tuyauteries sans fin de l’industrie, à la fumée s’échappant de ses cheminées et au noir charbon extirpé des entrailles, il ne fait plus aucun doute que Resnais n’est pas aussi charmé qu’il n’y parait par cet envoûtant chant du styrène, cet ensorceleur miracle de la société de consommation qui, depuis ces flamboyantes trente glorieuses, n’a fait que s’étioler. Récemment, L’Atlas du plastique dressait un nouveau bilan alarmant, la production ayant doublé depuis les vingt dernières années, battant encore des records en 2020. Depuis la réalisation du Chant du styrène, plus de 9milliards de tonnes de plastique non recyclable ont été produites, dont les trois quarts ont déjà fini dans la nature. Reprenant la métaphore homérique de Resnais, je ne saurais dire si nos capitaines ont de la cire dans les oreilles, n’empêche que pour nous, ça sent sérieusement le naufrage.

CLÉMENT MARIE

*Alors que l’idée de me lancer dans un article en alexandrin m’a un temps titillé avant de reprendre mes esprits et d’opter donc pour un traditionnel paplar en prose, je me permets néanmoins de vous conseiller une plume autrement plus érudite que la mienne, celle de Youri Deschamps, qui s’était penché sur ce Chant du styrène pour la revue Eclipses dans un article joliment intitulé « L’arpenteur de l’image lunaire« .

**On aurait adoré joindre Le Chant du styrène directement à notre article, mais les versions disponibles sur Youtube, Vimeo ou Dailymotion (pourtant publiée par le CNC s’étant visiblement emmêlé les pinceaux !) ne nous apparaissant pas légales légales, on préfère vous laisser faire vos propres recherches… En tout cas, vous savez maintenant que c’est dispo partout, que ça dure à peine 13min et que c’est génial !


Une réflexion sur “Le Chant du styrène

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