Sur le chemin de la rédemption

First Reformed Drame américain (2017) de Paul Schrader, avec Ethan Hawke, Amanda Seyfried, Cedric Kyles, Philip Ettinger, Michael Gaston – 1h53

Ernst Toller, pasteur de l’église First Reformed qui s’apprête à fêter ses deux cent cinquante ans, est contacté par la jeune Mary qui s’inquiète pour son époux. Militant écologiste totalement dépressif, Michael n’accepte pas la grossesse de sa femme et, malgré l’intervention du pasteur, se donne la mort. Entre son douloureux passé et l’avenir sombre qui se profile, Ernst, bouleversé, remet en question son rôle d’homme de foi à l’aune de l’apocalypse climatique annoncée.

8 janvier 2020, mon confrère et néanmoins frère Bastien m’invite à la projection de Sur le chemin de la rédemption (titre français un brin lourd qu’on abandonne ici même) en présence de son auteur, Paul Schrader. Lors de sa présentation, le cinéaste ne cache pas sa fierté vis-à-vis de ce dernier né (on découvrira peu après qu’il le classe carrément dans son top 10 des meilleurs films des années 2010 !). Au terme de la projection, alors que le générique s’affiche à l’écran dans le silence, devant un public abasourdi, il nous faut bien le reconnaître : Paul Schrader ne peut qu’être fier de ce coup de maître.

Comme il l’explique lui-même, First Reformed, à l’instar de Silence pour Scorsese, s’impose comme l’aboutissement d’une quête cinématographique et spirituelle entamée dès ses premiers films. Ainsi, on reconnaît évidemment le désœuvrement de son célèbre Travis Bickle dans ce personnage de prêtre autodestructeur en proie au désespoir et à la révolte, campé par un Ethan Hawke totalement habité. Schrader, en assumant une filiation avec Robert Bresson et Ingmar Bergman (il s’inspire directement du Journal d’un curé de campagne et des Communiants), opte pour un style implacable et austère qui met parfaitement en valeurs la redoutable puissance de son script tout en lui conférant une esthétique des plus solennels. De ses clairs-obscurs naturalistes à son format 4:3, Paul Schrader a une confiance aveugle en sa mise en scène (on pourrait carrément dire une foi pour être encore plus à propos), se permettant même une séquence d’extase qui tourne vite à une vision d’apocalypse quotidienne qu’on pourrait qualifier de « Koyaanisqatsienne« , et son récit nous apparaît aussi évident que glaçant.

Un face à face éprouvant entre le pasteur et l’activiste qui ne laissera personne indemne, pas même le spectateur.

Implacable et glaçant, First Reformed l’est indiscutablement tant il aborde frontalement une problématique environnementale tellement préoccupante et étayée que plus personne ne devrait encore ainsi la nier. S’il partage une même aliénation du quotidien, un même bouillonnement intérieur (imposé à nous par une voix off très présente) et un traumatisme renvoyant à celui de toute une nation, il est ici difficile de voir en Ernst Teller un sociopathe à la Travis Bickle, de ne pas prendre la mesure de ses tourments et de ne pas mettre ainsi l’église entière face à ses contradictions tant, là encore, il est difficile de ne pas voir dans la destruction massive du vivant que nous connaissons un affront envers la création de Dieu et donc un péché des plus graves. Nous pardonnera-t-il d’avoir ainsi souillé le monde ? Et si oui, pourquoi ne le ferait-il pas également pour les terribles actes que s’apprête à accomplir le pasteur Teller pour tenter de protéger ce monde ? Afin d’enfoncer encore davantage le clou de cette vérité qui n’en finit pas de déranger, Schrader fait enfiler à son nouveau martyr le gilet caractéristique du grand ennemi (auto)proclamé de l’Occident, soulevant ainsi une lourde question : qu’en sera-t-il de la condamnation morale d’un écoterrorisme qui finira fatalement par arriver si l’apocalypse climatique que nous avons déjà commencé à vivre continue ainsi de se poursuivre ? Au terme de cette accablante démonstration, on peut toujours penser que Paul Schrader, au sommet de son Art, nous laisse avec plus de questions que de réponses, mais c’est sûrement parce que celles-ci sont trop douloureuses pour être envisagées. Quoiqu’il en soit, le cinéaste choisit pour le moment de déjouer la fatalité de son récit en accordant une rédemption à son héros torturé via le personnage incarné par Amanda Seyfried, véritablement enceinte lors du tournage, dont le nom est sans équivoque. Comme quoi, ce titre français un brin lourd n’est pas non plus à côté de la plaque et reflète bien la complexité de First Reformed (un titre qui laisse davantage un goût de souffre…), un film uppercut qui laisse KO mais qui n’est pas non plus désespéré.

Pour ma part, depuis cette soirée d’hiver d’une année 2020 qui ne faisait que commencer, ce film n’a jamais cessé de me hanter, continuant de m’accompagner face à mes propres contradictions qui sont certainement aussi les vôtres. Si First Reformed peut être légitiment vu comme un pamphlet œcuménique ou une prière solennelle d’un artiste dans l’exercice de ses fonctions, il serait, là encore à l’instar du Silence de Scorsese, tragique de le réduire à une œuvre religieuse. Paul Schrader est évidemment davantage prosélyte sur une posture de réflexion et de combat qui s’oppose d’ailleurs aux institutions corrompues des religions elles-mêmes. A part celle du capitalisme, aucune ne saurait justifier que ce que nous avons fait à notre planète puisse être pardonnable.

CLÉMENT MARIE


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