Pieces of a Woman

Drame canadien, hongrois, américain (2020) de Kornel Mundruczo, avec Vanessa Kirby, Shia LaBeouf, Ellen Burstyn, Iliza Shlesinger, Benny Safdie, Sarah Snook et Molly Parker – 2h06

A Boston, Martha et Sean font le deuil du bébé qu’ils ont perdu à la suite d’un accouchement à domicile…

Après ses fantastiques White God et La Lune de Jupiter, Kornel Mundruczo devait partir aux States tourner un film de science-fiction. S’il a bien traversé l’Atlantique en tapant dans l’œil de Martin Scorsese, producteur exécutif de son nouvel opus, ce n’est cependant pas pour partir dans l’espace mais pour un sujet bien plus terre-à-terre, inspiré par une tragédie personnelle survenue entretemps. Son épouse, la scénariste Kata Weber, a fait une fausse couche, la poussant à s’exiler seule à Berlin pour se mettre à l’écriture thérapeutique de ce Pieces of a Woman. A son retour, son mari s’empare du script et en fait donc son premier film anglophone. Avec un sacré casting à l’arrivée : le réalisateur Benny Safdie comme beau-frère, la comédienne de stand-up Iliza Shlesinger comme sœurette et Ellen Burstyn comme maman (de L’Exorciste). Quant au couple star, il s’agit de monsieur Shia LaBeouf, en pleine réascension suite au succès critique de son précédent film Honey Boy, et madame Vanessa Kirby qui, après avoir crapahuté dans Mission : Impossible – Fallout et Fast & Furious : Hobbs & Shaw, décroche ici la Coupe Volpi de la meilleure actrice au dernier festival de Venise, qu’elle pourra ranger à côté de son BAFTA pour The Crown. Covid oblige, c’est par la case Netflix que passe finalement le mélo de Mundruczo, illustrant à merveille un mot galvaudé par nos politiques durant la crise sanitaire : résilience.

Comme son titre l’indique, Pieces of a Woman est un film de deuil façon puzzle dont le but sera de recoller les morceaux de Vanessa Kirby (la Coupe Volpi relève de l’évidence) après le traumatisme de l’accouchement d’un bébé mort-né. Avant le morcellement annoncé, il y a toutefois un plan séquence, aussi impressionnant que ceux de La Lune de Jupiter, qui ne manquera pas de faire parler de lui. Un plan de près d’une demi-heure, ayant nécessité six prises (la quatrième fut la bonne) en deux jours de tournage. Si on se questionne habituellement sur la légitimité d’un tel plan, on ne mettra là pas bien longtemps pour constater qu’il est tout à fait justifié. La longueur du plan met l’accent sur l’importance de la séquence (qui est effectivement le big bang d’où tout le film découle), sur l’intimisme du propos (on est immédiatement au plus près des personnages, dans une empathie viscérale) et pousse à considérer le point de vue et les détails dans la mesure où la scène servira de pièce à conviction dans le procès ultérieur de la sage-femme. On aimerait dire que c’est un grand moment de cinéma, mais comme on ne l’a vu que sur Netflix…

Martha (Vanessa Kirby) et sa sage-femme (Molly Parker) dans le fameux plan-séquence dont les mouvements de caméra donnent apparemment la nausée.

Kornel Mundruczo devient donc un pro du plan-séquence et en connaît le risque : de fait, le reste de Pieces of a Woman n’est pas à la hauteur de cette maestria inaugurale et se partage entre symbolisme inégal et grande justesse émotionnelle. Côté symbolique, on sera par exemple moins sensible aux moments « mangez des pommes » un peu lourds qu’à l’évocation de la résonnance des objets qu’on étend aussitôt à celle des personnages. Car dans ce récit de deuil, forcément éprouvant mais pas très nouveau, qui a tout de même le mérite d’avoir une résolution moins tire-larme que les habitudes ricaines, c’est surtout les rapports entre les personnages qui convainquent. Martha devra affirmer son propre processus de deuil face à celui que son entourage veut lui imposer, tandis que celui de son compagnon est totalement évincé (c’est l’autre drame du film). Naturellement, les acteurs prennent le relais et sont tous formidables : face à la force d’acier de Vanessa Kirby, Shia LaBeouf bouillonne en conjoint frustré de voir sa douleur ignorée et Ellen Burstyn est impériale en mère ne jurant que par ses propres convenances. Même s’il est légèrement en-dessous de ses précédents efforts, Kornel Mundruczo transforme l’essai américain puisque Pieces of a Woman est tout à fait taillé pour glaner quelques Oscars.

BASTIEN MARIE


Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s