Cluedo

Clue Comédie policière américaine (1985) de Jonathan Lynn, avec Tim Curry, Eileen Brennan, Madeline Kahn, Christopher Lloyd, Michael McKean, Martin Mull, Lesley Ann Warren, Colleen Camp et Lee Ving – 1h34

Six inconnus chargés de garder l’anonymat sont invités dans un manoir par un mystérieux maître-chanteur dont le domestique Wadsworth dicte les règles du jeu. Mais au cours de la soirée, des meurtres se succèdent et les invités vont devoir trouver l’assassin qui se cache parmi eux…

Attention, cet article peut contenir des spoilers. Merci de votre compréhension.

Adapter un jeu de société au cinéma est une idée saugrenue. De fait, il y en a peu dans l’histoire du cinéma, ils sont souvent très médiocres – les Donjons & Dragons ou Battleship – et on a toujours pas vu la case départ du Monopoly de Ridley Scott annoncé dans les années 2000. Cluedo a donc la petite particularité d’être le premier film adapté d’un jeu de société, en attendant un remake annoncé avec Ryan Reynolds. Il faut dire que le jeu draine déjà un imaginaire très cinématographique, proposant du Hitchcock pour toute la famille, et on doit bien admettre que Cluedo serait sans doute tombé aux oubliettes sans ses quelques noms prestigieux à son générique : Debra Hill, partenaire de John Carpenter, à la production, John Landis au scénario et Tim Curry, notre cher transsexuel transylvanien, dans le rôle principal qu’il considère comme l’un de ses meilleurs souvenirs de sa carrière (il faut dire qu’il sortait de Legend et ses lourdes séances de maquillage…). Réalisé par le comique anglais Jonathan Lynn, dont c’est le premier film, Cluedo a donc de quoi attiser la curiosité, surtout que son échec en salles à l’époque lui a immanquablement légué une petite aura de film culte…

Sous l’impulsion de Lynn et Landis, bien conscients que le premier degré ne mènerait qu’à un whodunit ordinaire, Cluedo n’est plus un thriller hitchcockien mais une pure screwball comedy, avec ses acteurs dopés à La Dame du vendredi de Hawks dans une ambiance à la Arsenic et vieille dentelle de Capra. Une fois les règles du jeu posées par Wadsworth, le malicieux maître d’hôtel joué par un Tim Curry comme toujours irrésistible, c’est le grand déferlement de répliques hilarantes au débit de mitraillette pour tuer de rire le spectateur dans la salle de cinéma. Les fans du jeu y trouveront leur compte – on y retrouve les personnages, les armes et les pièces agencées exactement comme sur le plateau de jeu – tout comme comme les profanes, comme moi qui n’ai jamais joué au Cluedo de ma vie, qui se réjouiront du ton satirique et polisson du film. Les allusions sexuelles sont légion, Mademoiselle Rose (Lesley Ann Warren remplace au pied levé Carrie Fisher en cure de désintox) est tenancière d’un bordel ayant fait monter la moutarde au nez du colonel et obsédant un Professeur Violet chaud lapin (Christopher Lloyd qui semble presque en sous-régime dans la folie ambiante), tandis qu’on lutte pour ne pas se laisser distraire par l’atomique décolleté de la soubrette jouée par Colleen Camp ! Une grivoiserie d’autant plus délicieuse qu’elle serait sulfureuse dans le contexte 50’s du film, et le redeviendrait sans doute aujourd’hui.

Le Professeur Violet (Christopher Lloyd) et Wadsworth (Tim Curry) font tout leur possible pour ne pas se laisser distraire par le décolleté d’Yvette (Colleen Camp).

Parlons-en du contexte puisque Lynn et Landis ont eu la très bonne idée de placer leur Cluedo dans les années 50, en plein maccarthisme : on aperçoit d’ailleurs à la télévision le procès de McCarthy contre l’armée, ce qui permet de dater très précisément l’action du film au mercredi 9 juin 1954 ! En effet, quoi de plus logique que de placer l’action du plus fameux jeu d’enquête à une époque de paranoïa généralisée, l’Amérique toute-puissante s’acharnant alors à débusquer ses antis cachés en son sein. Du coup, tous les invités travaillent à Washington, sont de potentiels traîtres de la nation et donc autant de candidats idéals au chantage. De quoi rendre le jeu des apparences et des suspicions plus drôle encore : on y entend par exemple un agent du FBI clamer fièrement son hétérosexualité, sans doute la meilleure vanne du film. Et comme dans la vraie Histoire, cette suspicion maladive sera infondée puisque dans aucun des trois dénouements le communisme aura à voir avec le mobile des meurtres.

Oui, vous avez bien lu : Cluedo ne compte pas une mais trois fins différentes ! A la sortie du film en salles, elles étaient aléatoirement attribuées aux différents cinémas : une idée de John Landis qui pensait que ces fins différentes amèneraient les spectateurs à aller voir le film plusieurs fois. Une fausse bonne idée puisque ça aura l’effet inverse : les spectateurs ne se voyaient apparemment pas payer trois fois le ticket pour quelques minutes de différence à la fin du film. Depuis l’échec initial, le film est généralement diffusé avec ses trois fins successives, ce qui ajoute au joyeux bordel du métrage, cultivant le non-sens jusqu’aux bouts ! Un non-sens qui domine tellement qu’aucune des trois solutions n’est vraisemblable. Pas sûr qu’on sache donc qui a fait quoi et où, mais ce qui est sûr, c’est qu’on se sera bien marré devant ce Cluedo qui, tout compte fait, aurait difficilement pu être mieux adapté.

BASTIEN MARIE


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