L’Homme qui n’a pas d’étoile

Man Without a Star Western américain (1955) de King Vidor, avec Kirk Douglas, Jeanne Crain, Claire Trevor, William Campbell et Richard Boone – 1h29

Venant d’arriver dans le Wyoming, le cowboy Dempsey Rae se fait engager dans un important ranch de la région tenu par la belle Reed Bowman. Mais alors que les exploitants plus modestes des alentours commencent à clôturer leurs champs, Dempsey se retrouve au milieu d’une guerre des ranchs…

Kirk Douglas était un acteur stakhanoviste : remarquant un trou de quelques semaines dans son planning de tournages, il se dit qu’il a le temps de tourner un petit western pendant ces « vacances ». Et il ne se contente pas de tenir le rôle principal de L’Homme qui n’a pas d’étoile, il le produit aussi officieusement et s’entoure de pointures du genre : le producteur Aaron Rosenberg, fidèle du duo Anthony Mann/James Stewart, le scénariste Borden Chase qui a écrit La Rivière rouge pour Howard Hawks, ou l’actrice Claire Trevor qui retrouve un rôle de prostituée au grand cœur comme celui qui l’avait révélée dans La Chevauchée fantastique de John Ford. Quant à la réalisation, elle est confiée au légendaire King Vidor qui avait déjà donné dans le western flamboyant avec Duel au soleil. Malgré le succès commercial du film, rendant les vacances de Douglas très lucratives, le réalisateur ne portait pas L’Homme qui n’a pas d’étoile dans son cœur, alors que c’est pourtant un joli western.

Déjà, c’est un film de vrais cowboys, de gars qui s’occupent de leurs troupeaux de vaches. Et l’étoile du film n’est pas celle du shérif mais celle que suit le cowboy solitaire pour orienter son odyssée à travers l’Ouest. Notre héros Dempsey n’en ayant pas, il se laisse guider par un territoire de moins en moins sauvage, gagné par le progrès et la propriété, l’obligeant à se confronter à un sombre passé. Pour autant, L’Homme qui n’a pas d’étoile n’est pas tout à fait crépusculaire, il préfère balancer entre humour et drame. Par exemple, le progrès peut autant amuser que traumatiser notre héros : la salle de bains sert de running gag tandis que les fils barbelés, symbolisant un territoire morcelé, modernisé et asservi, le répugnent. Ces changements d’humeur se retrouvent dans l’interprétation, toujours aussi impliquée, de Kirk Douglas (et sa crinière blonde) qui peut passer brutalement du burlesque à la noirceur dans une même séquence, comme lors de son altercation avec son protégé au saloon. Ses relations avec sa belle patronne jouée par Jeanne Crain souffle également le chaud et le froid, passant de jeux de séduction à de violents différends. Ces brusques changements de tons peuvent être devenus aujourd’hui grotesques mais les tourments de son héros, assoiffé de liberté et de grands espaces dans un territoire qui en laisse de moins en moins, continuent de rendre le film passionnant.

L’homme sans étoile Dempsey Rae (Kirk Douglas) s’offre un coup aux frais de la patronne !

Pourquoi King Vidor n’appréciait pas tout à fait ce film, je ne le sais pas exactement. Peut-être l’humour le gênait-il sur un sujet prêtant à plus de gravité. En tous cas, outre son beau Technicolor, L’Homme qui n’a pas d’étoile porte indéniablement les thématiques du réalisateur qui a très souvent traité du rapport de l’individu à la communauté et à la société. Ici, on est en plein dedans avec son héros tiraillé entre différents intérêts terriens de la région et qui devra adapter son aversion de la modernité à son sens moral. Et à ce titre, et malgré ce qu’on craint dans un premier temps, le film n’est pas du tout manichéen. Au gré des circonstances, Dempsey se retrouvera à rallier le camp des poseurs de barbelés quand son éthique l’exigera, avant de s’aventurer un peu plus loin dans les quelques contrées indomptées qu’il reste dans les jeunes Etats-Unis. Vidor disait : « C’est nous-mêmes qui faisons le monde. Nous le faisons bon ou mauvais, mais nous le faisons. » Cela se vérifie dans ce western qui montre l’Amérique se transformer par l’action déterminante d’un cowboy de passage sans étoile…

BASTIEN MARIE


Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s