Ariane

Love in the Afternoon Comédie romantique américaine (1957) de Billy Wilder, avec Audrey Hepburn, Gary Cooper, Maurice Chevalier et John McGiver – 2h10

Fille d’un détective parisien, Ariane est particulièrement fascinée par l’une des cibles de son père, le milliardaire séducteur Frank Flanagan. Quand elle apprend que la vie de ce dernier est menacée par un mari jaloux, Ariane se précipite dans la suite du Ritz de Flanagan pour le sauver en se substituant à la femme mariée. Commence alors entre la jeune femme et le milliardaire une romance compliquée…

La principale particularité d’Ariane dans la filmographie de Billy Wilder, c’est qu’il marque la première collaboration entre le cinéaste et I.A.L. Diamond, scénariste brillant (comme son nom l’indique) que Wilder ne quittera plus sur ses onze films suivants. Ensemble, ils adaptent le roman Ariane, une jeune fille russe (1920) de Claude Anet, mais il y a toutefois moins de chances que Wilder ait lu ce roman que vu, pendant sa jeunesse européenne, l’une des trois adaptations en différentes langues du réalisateur hongrois Paul Czinner, toutes datées de 1931. Comme son prédécesseur, Wilder déplace l’action du récit à Paris décoré par Alexandre Trauner, mythique décorateur du réalisme poétique français avec lequel le cinéaste entame également une longue collaboration. Pour le rôle principal, le réalisateur retrouve Audrey Hepburn qu’il avait déjà dirigée dans Sabrina (1954) et veut lui faire donner la réplique à Cary Grant qui, comme d’habitude, lui fait faux bond. Cette fois, ce n’est pas Humphrey Bogart qui le remplace (l’acteur de Casablanca ne se sentait pas à l’aise dans le cinéma de Wilder) mais Gary Cooper qui se laisse séduire par l’opportunité d’un tournage parisien – Ariane fut tourné dans les studios de Boulogne-Billancourt. A sa sortie, Ariane fut toutefois un échec, le public et les critiques étant dérangés par la différence d’âge entre les deux personnages principaux mais Wilder et Diamond auront l’occasion de se refaire deux ans plus tard avec un fabuleux coup double : Certains l’aiment chaud et La Garçonnière.

Entre sa collection d’œuvres d’art et sa cage vide symbolisant sa liberté des studios (Ariane est son premier film totalement indépendant), le bureau de Billy Wilder affichait une phrase encadrée restée célèbre : « How would Lubitsch do it ? » Wilder y répond avec Ariane, son film le plus lubitschien. Il y a déjà le casting : Gary Cooper jouait dans La Huitième Femme de Barbe-Bleue (1938) que Wilder avait écrit pour son mentor, et Maurice Chevalier, fidèle de Lubitsch, joue ici un père aussi attachant à l’écran que sur le plateau (il avait laissé un mot à Audrey Hepburn : « Comme je serais fier et comme je serais plein d’amour si j’avais réellement une fille comme toi. »). Wilder disait de Lubitsch qu’« il faisait plus avec une porte fermée que la plupart des réalisateurs aujourd’hui avec une braguette ouverte. » ; par conséquent, Ariane est un film de portes closes, du générique au rideau baissé sur Paris signifiant l’interdit des amours qui intéressent le détective Chavasse aux tiroirs verrouillés dans lesquels ce dernier range ses affaires de mœurs, en passant par le couloir du Ritz où le mari trompé trépigne devant la porte de la suite de Flanagan en imaginant ce qui s’y passe par la musique qu’il perçoit et le personnel qui entre et sort. Le spectateur y goûte au délice de la suggestion qui, bien entendu, ne sera pas du goût de la censure du code Hays finissant*. Une suggestion laissant l’imagination cavaler dont Flanagan lui-même fera les frais quand Ariane s’inventera toute une série d’amants imaginaires. Ariane – ou Love in the Afternoon dans son titre original qui le laisse encore plus supposer – est donc un film assez torride !

Flanagan (Gary Cooper) fond sur la belle Ariane (Audrey Hepburn) tandis que les censeurs grincent des dents…

En plus d’un hommage à son maître à filmer, Billy Wilder signe une comédie sophistiquée tout à fait consciente et s’épanouissant de sa sophistication, l’assumant sans nous rendre plus dupe que son auteur : un bon conseil commun de Lubitsch et Wilder était « Comptez sur l’intelligence du public, il vous en sera reconnaissant. » Outre le pouvoir de la suggestion partagé par le public et les personnages, Ariane ne cache pas l’artificialité de son Paris de carte postale, tel que le présente l’introduction s’amusant du cliché au terme de laquelle Chavasse est « en planque » au sommet de la colonne Vendôme (il y a quand même plus discret comme spot), et semble adopter l’esprit romanesque de son héroïne, voyant dans les affaires grivoises d’amours illicites de son père autant de folles romances idéalisées. Pour séduire Flanagan, qu’elle sort de ses rigides mécanismes de séduction (il utilise toujours la même série d’airs joués par son groupe tzigane pour faire succomber ses maîtresses) pour l’initier comme elle-même au sentiment amoureux et à la jalousie maladive, Ariane s’invente une panoplie (manteau de fourrure, bracelet de cheville) de femme expérimentée. Comme d’habitude, Audrey Hepburn est superbe en fausse ingénue et vraie passionnée et Gary Cooper un don juan fort convainquant, rien qu’à voir comme il reluque la moindre jeune femme à l’opéra. L’irrésistible jeu de dupes amoureux passe, plus que la mise en scène (qui compte de jolis moments comme la chorégraphie du chariot d’alcool que s’échangent Flanagan et ses musiciens), par un scénario diablement bien construit, témoignant de la complicité immédiate entre Wilder et Diamond. Ne laissant aucun élément au hasard (par exemple, les dossiers de Chavasse devenant les amants imaginaires de sa fille) et tissant de formidables concours de circonstances (c’est finalement le mari trompé qui recommande Chavasse à Flanagan à l’approche d’un dénouement aussi complexe à l’écrit que fluide à l’écran), les deux scénaristes ne laissent aucun temps mort dans un film qu’on ne soupçonne pas de dépasser les deux heures ! S’il n’est pas le film le plus connu et célébré de la carrière de son auteur, faute sans doute à son échec de l’époque, Ariane est pourtant de la même maîtrise propre à Wilder.

BASTIEN MARIE

*Attention, spoiler : la censure avait imposé à Wilder la voix off de la séquence finale afin de légitimer la relation de Flanagan et Ariane. Même si elle est forcée, cette voix off n’est finalement pas si gênante : déjà, elle répond à la voix off d’ouverture, et puis l’incorrigible réalisateur y laisse une ironie (« ils furent condamnés à un mariage à perpétuité ») qui ne répond pas totalement aux exigences de la censure…

Autre film de Billy Wilder sur le Super Marie Blog : Le Gouffre aux chimères (1951)


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