La Cible

Target Thriller américain (1968) de Peter Bogdanovich, avec Boris Karloff, Tim O’Kelly, Peter Bogdanovich, Nancy Hsueh, Monte Landis – 1h30

Los Angeles, à la fin des années 60. Byron Orlok, vieillissante star de films d’horreur, annonce sa retraite au grand dam de Sammy Michaels qui avait monté son prochain film sur la présence de l’acteur. Pendant ce temps, le jeune Bobby Thompson, lourdement armé, s’apprête à commettre un massacre.

Alors que Peter Bogdanovich fait ses premiers pas en tant qu’acteur dans les cultes Les Anges sauvages et The Trip de Roger Corman, c’est aussi chez lui qu’il fera ses débuts derrière la caméra puisque le producteur le charge de réaliser Voyage to the Planet of the Prehistoric Women, un film reprenant les scènes à effets spéciaux de La Planète des tempêtes de Pavel Klouchantsev que Bogdanovich (dissimulé sous le pseudo de Derek Thomas) agrémente de nouvelles séquences mettant davantage à l’honneur les demoiselles du titre. Le cinéaste en herbe retrouve alors son mentor pour son film suivant dans des circonstances qu’on pourrait qualifier de purement « cormaniennes ». En effet, quelques années auparavant, Boris Karloff a tourné pour Corman L’Halluciné, un film d’horreur gothique avec Jack Nicholson plus connu sous le titre The Terror. Or, l’acteur culte doit toujours au producteur deux jours de tournage dont ce dernier compte bien profiter. Ainsi, Peter Bogdanovich se retrouve aux commandes de ce projet purement opportuniste avec pour seules consignes de réutiliser des rushs de The Terror et donc de bénéficier pour deux jours de la présence de la star. Finalement, emballé par le projet, Karloff rempilera gracieusement pour trois jours supplémentaires sur le plateau. La Cible fut même sa dernière apparition à l’écran et, avec ce personnage méta de vieille icône de l’horreur qui décide de prendre sa retraite, lui permit de se retourner une dernière fois sur son incroyable carrière (en regardant notamment des extraits d’un de ses premiers rôles marquant dans Le code criminel d’Howard Hawks) et lui offrit une émouvante et flamboyante sortie de scène.

L’immense et ténébreux Boris Karloff retrouve une dernière fois une cicatrice frontale familière…

Profitant de cette carte blanche pour causer cinoche et violence, Bogdanovich s’adjoint les services de Samuel Fuller pour co-écrire son scénario. S’il ne sera pas crédité, Bogdanovich lui fait un clin d’œil en nommant le réalisateur qu’il campe à l’écran « Sammy Michael », renvoyant au nom complet de Samuel Michael Fuller. En résulte un script très particulier, s’attaquant simultanément à deux intrigues bien distinctes qui resteront longtemps sans liens. Le contraste est même particulièrement fort entre, d’un côté, le récit nostalgique mais léger de la fin de carrière d’une légende du cinéma, évoquant les changements qui bouleversent l’industrie hollywoodienne dans les années 60, et de l’autre, l’autopsie implacable et glaçante d’une tuerie de masse. Les deux auteurs s’inspirent du massacre de l’université d’Austin où Charles Whitman, après avoir assassiné sa femme, alla se percher en haut d’une tour pour tirer sur les passants. Il tuera seize personnes et en blessa une trentaine avant d’être abattu par la police. Cet événement, qui inspirera également à Bunuel l’un des segments de son Fantôme de la liberté, fut parmi les premiers d’une terrible série qui n’en finit pas de frapper les Etats-Unis (plus de 150 depuis 1966). Aussi, la toujours aussi choc scène finale, prenant place dans un Drive-in, nous évoque aujourd’hui la tuerie d’Aurora où un tireur fît soixante-dix victimes (dont douze morts) lors d’une séance de Dark Knight Rises.

Malgré les moyens loin d’être illimités accordés par Corman, La Cible jouit d’une esthétique naturaliste qui annonce le Nouvel Hollywood naissant. László Kovács, comparse de Vilmos Zsigmond avec qui il couvre l’insurrection de Budapest en 56, signe ici une de ses premières directions photographiques pour le cinéma avant d’exploser l’année suivante avec le Easy Rider de Dennis Hopper. Ce naturaliste permet à Bogdanovich, qui reprochera à Kubrick la séduisante stylisation de son Orange mécanique, de montrer la violence avec froideur et distance. Si les motivations du tueur demeureront ainsi inconnues, sa fascination pour les armes à feu et la facilité avec laquelle il se procure un véritable arsenal en disent déjà long et il est inutile de rappeler que La Cible n’a rien perdu de sa pertinence. Face à cette barbarie moderne, l’acteur Byron Orlok (reprenant le patronyme du vampire de Nosferatu) se trouve bien dépassé, lui et les créatures romantiques des Universal Monsters qui ont fait sa gloire. Néanmoins, alors que les deux intrigues finissent par se nouer lors de cette séance hommage à Orlok qui vire au massacre, le vieil acteur s’offre un héroïque baroud d’honneur et, profitant de son trouble entre l’écran et la réalité, réussit à corriger le tireur à l’ancienne et à le mettre ainsi hors d’état de nuire.

Mais alors, une ballade dans le Hollywood des années 60 où une star vieillissante à un tournant de sa carrière intervient pour punir le(s) responsable(s) d’un sordide fait divers, ça ne vous rappelle rien ? Si on ajoute les jingles pops et les multiples citations cinéphiles allant jusqu’à inviter d’autres œuvres dans son montage, il y a bien sûr fort à parier que Tarantino, admirateur de Bogdanovich (il s’était même permis un caméo dans son dernier film Broadway Therapy), s’est rappelé au bon souvenir de La Cible pour son Once upon a time… in Hollywood. En tout cas, l’idée pour un excellent double feature est toute trouvée…

CLÉMENT MARIE


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