Uncut Gems

Thriller américain (2019) de Josh & Benny Safdie, avec Adam Sandler, Lakeith Stanfield, Julia Fox, Idina Menzel, Eric Bogosian, Keith William Richards, Judd Hirsch, Kevin Garnett et The Weeknd – 2h15

A New York en 2012, un bijoutier endetté reçoit une opale d’Ethiopie qu’il compte revendre aux enchères un million de dollars. Mais son acquisition attire la convoitise d’une star de la NBA…

Pour les frères Safdie, Uncut Gems était le genre de projet qu’on se garde sous le coude en attendant d’avoir les moyens de le faire enfin. Ils avaient écrit un premier jet du script, inspiré du patron de leur père bijoutier dans le Diamond District de New York, il y a une dizaine d’années en l’affinant régulièrement jusqu’à ce que la présentation de Good Time à Cannes leur donne assez de reconnaissance pour se lancer. A la production, les Safdie retrouvent la société A24 et s’associent également avec Scott Rudin et Martin Scorsese. A la photographie, ils engagent le grand chef op Darius Khondji avec lequel ils avaient déjà bossé sur le tournage apparemment chaotique d’un clip de Jay-Z. Ils posent leurs caméras dans le quartier de Diamond District peu fréquenté par le cinéma et construisent la bijouterie de leur héros en studio. Fans de NBA, les Safdie veulent une star du basketball dans leur film et la trouvent avec Kevin Garnett, aujourd’hui retraité mais dont le parcours avec les Boston Celtics dans la demi-finale de 2012 contre Philadelphie correspond au parcours du personnage en plus de ne pas avoir à voyager trop loin de New York. Uncut Gems sera donc un film d’époque, ce qui permet aussi la participation d’une autre guest, le chanteur The Weeknd, qui débutait en ce temps-là. Quant au rôle principal, les Safdie veulent Adam Sandler et personne d’autre ! L’acteur hésite, un peu effrayé par la teneur dramatique du rôle, mais finit par céder face à l’insistance des réalisateurs et de son entourage. Grand bien lui a pris : sa performance est amplement remarquée, ne l’amenant pas jusqu’aux Oscars mais au moins jusqu’à un Independent Spirit Award où il donne un discours hilarant, disant que « c’est la première fois depuis Funny People que les critiques font semblant de me supporter ! » Sandler faisant l’essentiel de sa carrière sur Netflix, Uncut Gems sort également sur la plateforme mais a aussi droit à une sortie en salles aux Etats-Unis qui s’avérera triomphale : remportant 50 millions de dollars au box-office, plus du double de son budget, le film devient le plus gros succès de A24 !

Le titre Uncut Gems s’affiche sur un plan passant de l’intérieur étincelant de l’opale tant convoitée à la coloscopie de Howard : que ce soit pour présenter le protagoniste – un bijoutier qui est aussi un trou du cul – ou le style du film en équilibre entre sophistication (même s’il n’est pas sur son terrain habituel, Darius Khondji livre une photo de nouveau sublime) et mauvais goût (symbolisé par le Furby serti de diamants), ce plan est déjà remarquable, « introduction » idéale au nouvel opus des frères Safdie, le plus ambitieux de leur carrière. Leurs qualités habituelles s’y trouvent renforcées : leur sens du casting, Sandler côtoyant acteurs chevronnés (Lakeith Stanfield, Judd Hirsch) ou débutants (Julia Fox), guest stars et figurants embauchés sur place (les autres bijoutiers et prêteurs sur gage), tous étant d’une grande justesse tout en satisfaisant le goût des réalisateurs pour les gueules, et une plongée dans un New York aussi familier que méconnu, filmé avec des réminiscences du Nouvel Hollywood (ce n’était qu’une question de temps pour que Scorsese pose son nom au générique d’un Safdie). Le tout tourné dans un 35mm qui résiste au polissage de Netflix (projeté au cinéma, ça doit être de toute beauté !) et au service d’un récit en spirale haletant et oppressant (du sas de la bijouterie à un coffre de voiture, les personnages y sont souvent confinés comme nous) : longtemps fantasmé par ses auteurs, Uncut Gems est à la hauteur de leur attente et les place à cet excitant moment charnière d’une carrière venant de culminer et restant ouverte à de multiples possibilités futures.

Dans sa boutique, Howard Ratner (Adam Sandler) n’a pas d’Oscars mais il a ce Furby en diamants trop mignon !

Passé cet éloge, je dois maintenant vous prévenir qu’Uncut Gems n’est pas vraiment un film aimable, les Safdie n’étant pas du genre à épargner leurs spectateurs. Au contraire, ils les embarquent dans le parcours éreintant de leurs personnages et la manière dont ils nous présentent ici Howard, protagoniste assez antipathique, avant de nous convertir à sa psychologie de parieur invétéré est étourdissante. Ainsi, la première partie du film, pleine d’une myriade de personnages bavards et de digressions partant dans tous les sens comme Howard écumant Diamond District à la recherche du bon coup, n’hésite pas à se montrer épuisante, nous faisant nous demander où on va sans même tenter de nous attacher au protagoniste. Déjà que le passif de l’acteur ne joue pas en sa faveur, mais en plus Adam Sandler adopte une diction traînante et une improbable panoplie (bouc, fausses dents, diams et paire de lunettes dorée) qui n’aident pas à l’identification. Mais à mesure que les rouages de son plan s’assemblent, que son aplomb de fin magouilleur s’affirme (son discours de vainqueur qu’il fait à Garnett est incroyable) et que se prépare le match de NBA décisif, objet d’un climax imparable, les Safdie nous retournent complètement, nous transmettent la fièvre de leur engrenage et finissent par nous trouver une sympathie insoupçonnée pour leur flambeur de héros, ressemblant finalement à un réalisateur pariant tout sur son projet. Le pari des Safdie est gagnant, défiant les pronostics qu’on se faisait en début de film. Et Uncut Gems de ressembler à son opale titre : un diamant brut, mal taillé mais aux éclats éblouissants.

BASTIEN MARIE


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