Le Gouffre aux chimères

Ace in the Hole Drame américain (1951) de Billy Wilder, avec Kirk Douglas, Jan Sterling, Robert Arthur, Porter Hall, Frank Cady, Richard Benedict et Ray Teal – 1h51

Viré de toutes les rédactions de New York, le journaliste Chuck Tatum parvient à se faire engager dans un journal d’Albuquerque, Nouveau-Mexique. Désespéré par le calme plat de la région, alors qu’il est envoyé couvrir une chasse aux crotales, Tatum tombe sur un homme coincé dans une grotte. Le journaliste va alors faire ralentir les secours pour faire durer plusieurs jours son scoop qui attire une foule de badauds…

Juste après le succès de Boulevard du crépuscule (1950) qui lui confère un contrôle créatif total au sein de la Paramount, Billy Wilder enchaîne sur ce Gouffre aux chimères, critique acerbe d’un journalisme corrompu inspirée d’une histoire vraie apportée par son nouveau coscénariste Walter Newman : celle de Floyd Collins victime d’un éboulement dans le Kentucky en 1925 qui rapporta à William Burke, journaliste de Louisville, le prix Pulitzer. Et à Wilder un procès intenté par un acteur déclarant posséder les droits de cette histoire mentionnée dans le film (coût de l’indemnisation : 14 000 $). Loué 150 000 $ à la Warner, Kirk Douglas campe le rôle principal du film tourné au pied d’une falaise du Nouveau-Mexique, près de la ville de Gallup dont les habitants seront engagés comme figurants à 75 cents de l’heure, plus 3 dollars s’ils amènent une voiture, la caverne étant elle reconstituée en studio pour 30 000 $. En tout, Le Gouffre aux chimères coûtera près de 2 millions et, malgré un prix à Venise, il reçoit de très mauvaises critiques. Prenant peur, Paramount change le titre du film, à l’insu de Wilder, pour un The Big Parade plus engageant et accompagne la sortie de communiqués de presse déclarant que le héros ne représente pas l’ensemble de la presse, mais rien y fait : Le Gouffre aux chimères est un échec dont le film suivant du réalisateur, Stalag 17 (1953), devra effacer l’ardoise. Lucide, Wilder est peu étonné par l’échec du film (« Comment attirer le curieux au cinéma en lui montrant les conséquences monstrueuses de sa curiosité ? ») et est ensuite témoin d’un accident cerné de photographes plus pressés de développer leurs clichés que d’appeler une ambulance, confirmant qu’il avait vu juste. En tous cas, le réalisateur considérait Le Gouffre aux chimères comme l’un de ses films préférés et il n’est depuis pas le seul.

Sur le tournage, Kirk Douglas et Billy Wilder feuillettent leur journal local, combustible de leur brûlot.

Effectivement, Le Gouffre aux chimères est l’un des chefs-d’œuvre d’une filmographie qui en compte beaucoup. Après Boulevard du crépuscule, portrait le plus morbide et noir de Hollywood que Hollywood ait produit, Wilder se lance donc dans une satire du journalisme si mordante, si sombre et si misanthrope qu’on se demande bien comment le film aurait pu être un succès. Surtout que, contrairement à son opus précédent qui traitait d’une communauté hollywoodienne en vase clos sans trop remettre en doute le public, ce sont cette fois les spectateurs, foule de badauds s’agglutinant autour de la falaise pour se divertir davantage que de s’intéresser au drame, qui rendent Le Gouffre aux chimères particulièrement monstrueux. Le film serait donc commercialement suicidaire s’il n’était pas confectionné avec le talent habituel de Wilder, visiblement aussi à l’aise avec la comédie légère qu’avec le drame désespéré. Sa science du dialogue et du mot d’esprit fonctionne ici à plein régime avec une ironie qui éveille le cynisme fini du sujet. Si on rit devant ce film, c’est surtout avec nervosité, exprimant notre effarement face aux mécanismes de ce cirque médiatique ; finalement, The Big Parade n’était peut-être pas un si mauvais titre, la Paramount ayant bien saisi malgré elle l’ironie cinglante du film. Celui-ci est si incroyablement bien écrit que Wilder n’a pas à forcer sa mise en scène, restant classique mais tout aussi experte. Ses plans sont longs et mobiles pour laisser toute la place à ses acteurs, mais ont aussi un sens du détail (le panneau à l’entrée du site affichant un prix toujours plus cher à chaque fois qu’il est filmé) et de l’ingéniosité (le passage du bus obstruant la caméra le temps que l’épouse fasse son choix de partir ou rester) quand il le faut. Mais les plans les plus mémorables sont les plans larges nous laissant contempler l’ahurissante foule attroupée au pied de la falaise, créant un festival du buried man.

Chuck Tatum, le journaliste/prophète, s’adresse à ses fidèles abonnés au pied de la falaise.

Ayant une affection particulière pour les films dont le héros est un salaud, je suis servi avec Le Gouffre aux chimères car Kirk Douglas en campe un sacré, prêtant son visage à une arrogance dévorante qui lui va aussi bien que l’héroïsme d’un Spartacus. L’acteur demandait souvent à son réalisateur s’il ne pouvait pas rendre son personnage un peu plus sympathique, ce que Wilder refusait systématiquement : « Vous vous trouvez dans le laboratoire de quelqu’un qui sera peut-être un tueur. Il n’a pas besoin d’être sympathique. C’est tout le projet du film. » Douglas campe donc un journaliste autodidacte, manipulateur et perverti ayant appris de ses débuts au bas de l’échelle, quand il vendait des journaux à la criée, que la vérité est relative par rapport aux nombres d’exemplaires vendus. Dès lors, il ne voudra pas se contenter de commenter un événement mais bien de le créer de toutes pièces ou du moins de le manipuler pour être sûr de garder le lecteur en haleine. C’est la morale de son histoire amorale de crotales quand il se rend vers la falaise des « sept vautours » (voilà un nom bien choisi !) où il trouvera le scoop qu’il fera atrocement durer en s’assurant que tout le monde y trouve son compte, de l’épouse (qui n’a rien à envier à Tatum en terme d’égoïsme) qui engrange les profits qui lui permettront partir une fois son mari secouru au shérif local s’assurant une réélection en cas de succès des opérations. Evidemment, Tatum ne représente pas tous les journalistes – on lui oppose son rédacteur en chef beaucoup plus attaché à l’éthique de la profession – mais il initie tout de même un engrenage de désinformation terrifiant, transformant la survie d’un homme en un immoral spectacle sous lequel se noie immédiatement la vérité : est-il besoin de noter à quel point Le Gouffre aux chimères reste très moderne ? Vous vous en doutez peut-être, l’ampleur de l’artifice ne tardera pas à dépasser Tatum et, sans vous spoiler le film, Wilder conduit son personnage vers une ambiguïté remarquable : le journaliste cherchera-t-il une rédemption ou un nouveau moyen de se vendre ? « Je n’ai pas rendu Tatum sympathique, mais je l’ai rendu, je l’espère, intéressant. Je voulais qu’il soit fascinant, le plus fascinant possible » : naturellement, Billy Wilder et Kirk Douglas y sont parvenus.

BASTIEN MARIE

Autre film de Billy Wilder sur le Super Marie Blog : Ariane (1957)


Une réflexion sur “Le Gouffre aux chimères

  1. Oui, c’est l’un des grands films de Billy Wilder, longtemps indisponible en DVD d’ailleurs. Le cinéaste traite de « l’infotainment » (« l’information spectacle ») bien avant que la pratique ne devienne un phénomène de société. Le regard acerbe de Wilder s’y exerce sans doute avec beaucoup trop de noirceur pour le public de l’époque, d’où échec commercial total, effectivement.

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