L’Echange

Changeling Drame américain (2008) de Clint Eastwood, avec Angelina Jolie, John Malkovich, Jeffrey Donovan, Colm Feore, Michael Kelly, Jason Butler Harner, Denis O’Hare, Geoff Pierson et Amy Ryan – 2h21

A Los Angeles en 1928, Christine Collins, opératrice téléphonique et mère célibataire, découvre en rentrant du travail que son fils de neuf ans a disparu. Cinq mois plus tard, le L.A.P.D. pense avoir retrouvé le garçon en Illinois et le ramène à Christine, sauf que ce n’est pas son fils. Pour faire reconnaître cette erreur, Christine va se battre face à la police qui cherche à la discréditer en la faisant passer pour folle…

Attention, cette bafouille peut contenir des spoilers ! Merci de votre compréhension.

Le projet de L’Echange est arrivé par le scénariste J. Michael Straczynski, le créateur de la série Babylon 5. Un ami travaillant à la mairie de Los Angeles lui propose de jeter un œil à des documents officiels et retranscriptions de procès relatifs à l’affaire de Christine Collins et aux meurtres de Wineville avant leur incinération. Straczynski est aussitôt fasciné par l’affaire et, après avoir en vain tenté d’en faire une série, il en tire un scénario pour le cinéma en 2006. Ron Howard est le premier à s’y intéresser mais, à cause de son planning chargé, doit se contenter de le produire. Il contacte alors Clint Eastwood, revenu de son diptyque à Iwo Jima, et accepte de le réaliser immédiatement après avoir lu le script. Pour le rôle principal, le réalisateur de Million Dollar Baby se verrait bien retravailler avec Hilary Swank, tandis que Reese Witherspoon, récemment oscarisée pour Walk the Line, fait part de son vif intérêt. C’est finalement Howard qui impose Angelina Jolie en pensant que le physique de l’actrice, par ailleurs maman d’une myriade de gosses dans la vie, irait bien avec les années 20.

Sur le tournage, Clint Eastwood jure de faire du cinéma et rien que du cinéma.

Notons le curieux titre original, Changeling. Ce mot anglais, n’ayant pas d’équivalent français, fait référence à un folklore européen, désignant le faux enfant par lequel des créatures mythologiques, elfes ou trolls, remplaçaient le vrai qu’ils avaient kidnappé, vraisemblablement pour le manger. Une superstition qui permettait jadis d’expliquer et d’accepter les difformités ou handicaps mentaux d’enfants trisomiques ou autistes. Pour ceux qui voudraient savoir comment les trolls s’y prenaient, nous les renvoyons au film Border. Quant à Changeling, son titre original laisse donc planer un soupçon mythologique sur un drame réaliste, la mère célibataire étant confrontée à un troll (le tueur d’enfants Gordon Northcott) mais aussi à un ogre, le L.A.P.D. Sauf qu’Universal, distributeur du film, prit un moment peur de titre énigmatique et faillit le changer pour un plus générique « The Exchange » (d’où L’Echange en français, permettant de contourner une traduction impossible). C’est en tous cas ce qu’apprirent Clint Eastwood et Angelina Jolie durant la présentation du film à Cannes avant qu’ils n’insistent pour conserver ce titre original, dans tous les sens du terme.

A la vision de L’Echange, tiré d’une histoire vraie cauchemardesque et douloureuse (on aurait presque envie de le déconseiller aux mamans), on devine très facilement ce qui a pu intéresser Clint Eastwood dans le script de J. Michael Struczynski : ce sujet lui permet de traiter une de ses thématiques fétiches, celle de la résistance de l’individu face à une pression sociale et institutionnelle voulant le conformer au silence (de fait, le film nous raconte l’histoire d’une femme seule qui a fait tomber tout le L.A.P.D. !), tout en l’adaptant à une figure féminine histoire de faire taire tous ceux qui le verraient comme un réalisateur macho et qui n’auraient donc pas vu Sur la route de Madison ou Million Dollar Baby. Une croisade qu’Eastwood déploie dans la tranquillité de son cinéma classique, épaulé ici par une belle reconstitution du Los Angeles des années 20 et une photographie toujours aussi remarquable et quasi-noir et blanc de Tom Stern (la sérénité de la mise en scène fait aussi la limite du film, on y reviendra). Dans le rôle principal, Angelina Jolie est très bien, alors dans la meilleure période de sa carrière d’actrice : L’Echange faisait suite à sa prestation remarquée dans Un cœur invaincu de Michael Winterbottom dans lequel c’était ce coup-ci son mari qui était kidnappé. Ron Howard ne s’y était pas trompé et l’actrice, le visage abrité sous son chapeau cloche, louera le travail de la costumière Deborah Hopper : « C’est en endossant le costume de Christine que j’ai commencé à me mettre dans sa peau. Ce style vestimentaire des années 20 est d’une étonnante douceur. Il vous rend vous-même douce et délicate, il vous masque, il vous protège de l’extérieur. Tout cela m’a beaucoup aidée. » Effectivement, le costume de Christine Collins ressemble à une fragile armure de féminité face aux molosses du L.A.P.D. et Jolie joue sa douleur et son combat avec mesure et assurance, ne résistant pas de lâcher un petit « fuck you », pour que le personnage soit tout à fait eastwoodien, au psychiatre qui veut l’enfermer dans l’hystérie bien commode de l’époque pour dénigrer des femmes un peu trop indépendantes. Bon, sur la fin, l’actrice s’autorise une scène d’explosion de colère pour la considération des votants aux Oscars, mais elle est légitimée par l’évolution du personnage donc tout va bien…

Christine Collins (Angelina Jolie) est au regret de faire remarquer à l’agent Jones (Jeffrey Donovan) qu’il vient de faire une sacrée bavure.

L’Echange se concentre tant sur le combat et la douleur irrémédiable de son héroïne qu’il ne trouve pas vraiment le temps de creuser les nombreux aspects de son scénario, quelque pas dépassé par l’ampleur de son affaire. Certains personnages secondaires en deviennent anecdotiques, en premier lieu le révérend joué par John Malkovich (retrouvant Eastwood après l’avoir eu Dans la ligne de mire), ou le faux gosse dont on saura peu de choses sur ses intentions. Si les flash-backs sur les meurtres de Gordon Northcott renouent avec la noirceur abyssale de Mystic River, le trouble de l’échange n’est pas aussi profond et la brutalité et l’oppression policières restent suggestives et mécaniques malgré les louables efforts de Jeffrey Donovan pour camper une enflure avec un badge. L’Echange en passerait presque pour un film superficiel, ne révélant qu’une vision inachevée de l’époque qu’il investit, si quelques scènes fortes ne venaient régulièrement réveiller notre intérêt pour la fresque inégale d’Eastwood. Il y pose une mise en scène qui a déjà fait ses preuves et qui manque d’aspérités, et les meilleures séquences de L’Echange, dans cette constance stylistique, en deviennent juste celles qui sont le mieux écrites. Ce qui nous laisse penser que Straczynski aurait effectivement pu en tirer une série un peu plus satisfaisante que cet Eastwood mineur.

BASTIEN MARIE

Autres films de Clint Eastwood sur le Super Marie Blog : Sully (2016) ; Le 15h17 pour Paris (2018) ; La Mule (2018) ; Le Cas Richard Jewell (2019)


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