Dead Zone

The Dead Zone Film fantastique américain (1983) de David Cronenberg, avec Christopher Walken, Brooke Adams, Herbert Lom, Tom Skerritt, Anthony Zerbe et Martin Sheen – 1h43

Castle Rock, Maine. A la suite d’un accident de voiture, Johnny Smith, professeur de littérature, plonge dans un coma de cinq ans et se découvre à son réveil un don médiumnique lui permettant de voir le passé et le futur des personnes qu’il touche…

Attention, cette bafouille peut contenir des spoilers ! Merci de votre compréhension.

Après une carrière canadienne déjà riche culminant avec Videodrome (1982), David Cronenberg tourne son premier film américain avec Dead Zone, adaptation du premier roman de Stephen King à avoir atteint la tête du classement des best-sellers, pour le compte de Dino De Laurentiis et Debra Hill, alors productrice attitrée de John Carpenter. Le canadien arrive au bout d’une longue liste de réalisateurs envisagés – Stanley Donen, Sydney Pollack, Michael Cimino, John Badham – et doit choisir entre deux traitements du film, le premier signé Jeffrey Boam (futur scénariste d’Indiana Jones et la dernière croisade) et le second du King lui-même. Cronenberg optera pour le premier, trouvant que celui de l’auteur du Maine, se focalisant sur le tueur de Castle Rock, est trop violent. Pour le rôle de Johnny Smith, King souhaiterait voir Bill Murray (?!), Cronenberg propose l’inconnu Nicholas Campbell (qui héritera du rôle de Dodd, l’adjoint du shérif), De Laurentiis impose un Christopher Walken plus établi. La production s’installe en Ontario et Cronenberg a pu garder ses collaborateurs habituels (Mark Irwin à la photo, Ronald Sanders au montage, Carol Spier aux décors) à l’exception notable de Howard Shore, pas assez reconnu selon De Laurentiis qui lui préfère Michael Kamen. Ce dernier joue régulièrement le thème du film sur son piano chez lui en se demandant s’il est assez fort : il aura sa réponse par les voisins, qui se plaignent de sa mélodie qui donne des cauchemars à leurs enfants ! Au final, Dead Zone sera un succès, remportant le double de sa mise rien qu’au box-office US, et Cronenberg développera ensuite pendant plus d’un an un projet nommé Total Recall pour De Laurentiis qui y renoncera suite à l’échec de Dune de David Lynch. Tant pis, le canadien ira faire mouche chez la Fox…

Christopher Walken et David Cronenberg sur le tournage : notez que le réalisateur porte des gants pour se couvrir des mauvais présages que pourrait voir son acteur…

Après le succès de vidéoclub de Scanners (1981) et l’aboutissement artistique de Videodrome, Cronenberg s’est vraisemblablement engagé sur Dead Zone pour honorer une commande plus mainstream susceptible de lui ouvrir quelques portes hollywoodiennes. Pour autant, Dead Zone est un chef-d’œuvre du cinéma fantastique, décrit par Didier Allouch dans le numéro 100 de Mad Movies comme « l’un des plus beaux films de tous les temps. » C’est certainement l’une des plus amples adaptations de Stephen King (qui, cette même année 1983, posait aussi son nom sur les affiches du sublime Christine de John Carpenter et de l’efficace Cujo de Lewis Teague) et, bien que plus classique et moins gore (à l’exception d’un suicide très sanglant) que les précédents travaux du réalisateur, pas si étranger au cinéma de Cronenberg. Les obsessions du cinéaste s’incarnent surtout dans son héros Johnny Smith, s’affaiblissant physiquement à mesure que ses pouvoirs psychiques se développent, le condamnant à une solitude que les héros cronenbergiens ne connaissent que trop bien. Par ailleurs, aussi à part qu’il semble être dans la filmographie du réalisateur, le film n’a pas été sans effet dans sa carrière. Reprenant ses flash-backs dans lesquels le héros s’incruste, Spider (2002) en est presque un remake, beaucoup plus expérimental et beaucoup moins abouti. Et puis comme beaucoup de films classiques de cinéastes modernes, Dead Zone a sans doute aussi permis à Cronenberg de dompter et maîtriser un récit plus linéaire et accessible tout en l’adaptant à ses thématiques : sans ce film-ci, A History of Violence (2005) ou Les Promesses de l’ombre (2007) auraient-ils été de telles réussites ?

Classique, Dead Zone ne l’est pas tant par sa structure narrative que par sa fatalité étouffante, confinant à l’authentique tragédie antique. La densité du roman de 430 pages de King a poussé Jeffrey Boam à opter pour un récit elliptique, presque sériel, faisant progresser le film par « épisodes » successifs. Cependant, le film est tendu par la fatalité, la malédiction de Johnny. Sa relation avec Sarah, brisée par le coma, est impossible, comme empêchée par les dieux. Comptant nombre de séquences à l’émotion dévastatrice (pour n’en citer qu’une, celle où le médecin joué par Herbert Lom apprend au téléphone que sa mère est encore en vie), Dead Zone est aussi drapé dans une superbe photo hivernale, la neige couvrant Castle Rock comme un linceul, quand il n’est pas plongé dans la morbidité nocturne de l’épisode du tueur et son superbe plan du tunnel dans lequel Johnny s’enfonce comme dans les ténèbres de l’esprit. A défaut d’être grecque ou romaine, la tragédie est bien américaine avec l’émergence toute aussi fatale tout au long du métrage de la figure de Greg Stillson (of a bitch), politicien dangereux inspiré par le démocrate populiste Huey Pierce Long assassiné en 1936 et ayant plus assurément encore prophétisé le triomphe d’un Donald Trump. Dans tous les cas, il est joué par un Martin Sheen impérial en détestable enflure, n’ayant comme vision que la présidence (et effectivement, Sheen sera président dans A la Maison Blanche).

Johnny Smith (Christopher Walken) face au détestable Greg Stillson (Martin Sheen) : il y a près de quarante ans qu’il la sentait mal, cette élection…

A son contact, Johnny Smith n’aura d’autres choix que de devenir un Lee Harvey Oswald angélique, martyr solitaire de sa prophétie personnelle, issue inévitable d’un homme condamné par un don qui en fait le sauveur de l’humanité. Une destinée tragique idéalement servie par le très bon score de Michael Kamen et la mise en scène pure de David Cronenberg. En héros christique bien malgré lui, Christopher Walken trouve son meilleur rôle. Charisme fragile et meurtri, regard perçant nous appelant à témoin juste avant l’acte final, Walken porte en lui la profonde mélancolie de Johnny, consumé par son omniscience. Grâce à la performance de son interprète, Cronenberg dit que les critiques ont juste commencé à percevoir ses qualités de directeur d’acteurs (ce qui est très sympa pour James Woods qui était formidable dans Videodrome…) et, pour l’anecdote, je me suis toujours demandé si Tim Burton n’avait pas confié le rôle du cavalier sans tête de Sleepy Hollow à Walken en souvenir de son personnage de Dead Zone étudiant la nouvelle de Washington Irving avec ses élèves. En tous les cas, Cronenberg a fait plus qu’honorer sa commande avec Dead Zone, nous faisant rejoindre l’avis d’Allouch : c’est un des plus beaux films de tous les temps…

BASTIEN MARIE


Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s