L’Inexorable enquête

Scandal Sheet Thriller américain (1952) de Phil Karlson, avec Broderick Crawford, Donna Reed, John Derek, Rosemary DeCamp et Henry O’Neill – 1h22

Ambitieux rédacteur en chef du New York Express qu’il a rendu sensationnaliste pour booster les ventes, Mark Chapman rencontre, lors d’un événement organisé par son journal, la femme qu’il avait épousé sous un autre nom au Connecticut avant de l’abandonner, et la tue accidentellement. Son meilleur journaliste Steve McCleary et Julie Allison, rédactrice intransigeante, sont en charge de l’enquête tandis que Chapman tente d’éliminer les preuves l’incriminant…

L’Inexorable enquête (dont on préférera le titre original, Scandal Sheet) est l’adaptation du roman The Dark Page de Samuel Fuller, publié en 1944. L’adaptation intéresse tout d’abord Howard Hawks, qui verrait bien Humphrey Bogart et Cary Grant dans les rôles principaux, mais le projet tombe à l’eau. Le roman se refile entre plusieurs studios, avant que Columbia Pictures obtienne les droits pour 10 000 $. Il est rangé dans un tiroir avant que le succès d’un film de Fuller, J’ai vécu l’enfer de Corée (1951), ne l’en ressorte. Scandal Sheet est alors confié au réalisateur Phil Karlson (futur auteur de Matt Helm règle son compte, le film qu’ira voir Sharon Tate au cinéma dans Once Upon a Time… in Hollywood) avec dans les rôles principaux Broderick Crawford (oscarisé deux ans plus tôt pour Les Fous du roi), Donna Reed (oscarisée deux ans plus tard pour Tant qu’il y aura des hommes) et John Derek (futur mari et pygmalion de Bo Derek et habitué des Razzie Awards). Fuller attaquera la Columbia en justice, estimant que les droits de son roman valaient dix fois plus cher, mais il aurait pu aussi attaquer Paramount pour le film The Big Clock (1948), adapté d’un roman de Kenneth Fearing écrit deux ans après The Dark Page et entretenant avec lui de fortes ressemblances.

Scandal Sheet commence devant un appartement new-yorkais où une témoin éplorée d’un meurtre le décrit à un homme en imper et chapeau. Puis un photographe ressort de l’appartement et dit à l’homme qu’il faut qu’ils déguerpissent car les flics arrivent. Choquée, la femme comprend alors qu’elle a affaire à un journaliste, le beau gosse John Derek, qui lui explique, avec un sourire de jeune enfoiré : « Je ne vous ai jamais dit que j’étais policier, je vous ai juste dit que j’avais des questions à vous poser. » Un joli mensonge par omission qui prévient que Scandal Sheet s’intéressera à un journalisme cynique et sensationnaliste, entre le Derek qui farfouille éhontément dans les scènes de crime et paie des pots de vin au médecin légiste pour une autopsie officieuse, et un assez terrifiant Broderick Crawford en rédacteur en chef irascible, ambitieux et misogyne (certainement un ancêtre de Harvey Weinstein), tapissant ses une de journaux de jeunesse décadente, de scandales sexuels et de meurtres crapuleux… avant d’en faire lui-même les frais.

Steve McCleary (John Derek) et Julie Allison (Donna Reed), le couple de journalistes en charge de l’enquête qui va faire tomber leur patron, ou comment faire d’une pierre deux scoops.

Scandal Sheet reste bien évidemment dans les clous du code Hays, loin de se montrer aussi glauque que ce que décrivent les articles du New York Express. Samuel Fuller en aurait sans aucun doute fait un film beaucoup plus sombre et borderline, mais Phil Karlson signe tout de même un joli et solide thriller dont quelques séquences s’invitent dans des endroits peu fréquentables de la Grosse Pomme, comme ce bar d’ivrognes où Derek cherche un témoin qui aurait gardé de la mémoire après la biture de la veille. Le seul vrai bémol de Scandal Sheet est qu’il se focalise trop vite sur son intrigue, certes bien menée, mais ne prend plus vraiment le temps de sonder l’ambiguïté des personnages ni de développer son ironie, le rédacteur en chef s’approchant de son tirage record avec l’affaire dont il est le coupable. Du coup, la prestation de Broderick Crawford en souffre un peu : passés ses méfaits, il se contente de suer à grosses goutes dans son bureau à mesure que l’étau se resserre. Mais bon, avec 1h20 au compteur, le métrage reste haletant d’un bout à l’autre : pour un film qui s’appelle L’Inexorable enquête, c’est le principal.

BASTIEN MARIE


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