Rio Lobo

Western américain, mexicain (1970) de Howard Hawks, avec John Wayne, Jorge Rivero, Jennifer O’Neill, Jack Elam, Christopher Mitchum, Victor French, Susana Dosamantes et Sherry Lansing – 1h54

Durant les derniers jours de la Guerre de Sécession, le colonel Cord McNally se fait voler une cargaison d’or par une troupe confédérée. Après la fin de la guerre, il sympathise avec deux soldats du camp adverse et sollicite leur aide pour retrouver les deux traîtres qui leur ont vendu des informations sur la cargaison. Ils les retrouvent à Rio Lobo, un village du Texas que les traîtres exploitent d’une main de fer…

En réponse au pessimiste Le Train sifflera trois fois (1952) de Fred Zinnemann, Howard Hawks réalise Rio Bravo (1959) et lui et sa star John Wayne s’amusent tellement à le tourner qu’ils en feront deux remakes, qui seront aussi les derniers films du réalisateur, El Dorado (1967) et Rio Lobo (1970). Hawks part d’un scénario original de Burton Wohl puis demande à sa fidèle scénariste Leigh Brackett de le réécrire pour y remettre la situation de siège de ses deux westerns précédents. Puis il soumet le projet à John Wayne qui lui demande : « Est-ce que je pourrais jouer l’alcoolique cette fois ? » Non, Wayne jouera le héros, comme d’habitude, et suspendra le tournage le temps d’aller chercher son Oscar pour 100 dollars pour un shérif. Le reste du casting, en revanche, n’enchantera pas Hawks : selon le cinéaste, le jeune acteur mexicain Jorge Rivero est incapable de jouer en anglais, la débutante Jennifer O’Neill, ayant déjà des caprices de star, est plus préoccupée par sa coiffure que par son interprétation, Christopher Mitchum, fils de Robert, a tout gardé de son père sauf le talent, et Sherry Lansing (qui sera plus tard la première femme à présider une major avec la Fox en 1980 puis la Paramount en 2004) reproche au réalisateur de vouloir contrôler la vie et l’image de ses comédiens même en-dehors du tournage. Quant à Jack Elam, c’est John Wayne qui le suspecte de vouloir lui piquer la vedette. Le tournage de Rio Lobo est donc tendu et sa sortie catastrophique : la critique est très mauvaise, disant que le film ne serait même pas digne de sortir au cinéma sans le nom de John Wayne, et le public ne suit pas. Hawks lui-même finira par regretter le film, pensant que son acteur et lui étaient trop vieux pour se permettre ce dernier tour de piste.

Rio Lobo n’aura donc pas eu de chance, pas plus hier qu’aujourd’hui : parlez du film et il y aura immanquablement quelqu’un, si ce n’est vous-même, pour vous répondre qu’il ne vaut pas Rio Bravo. Pour sa défense, précisons que Rio Bravo est un classique des classiques du western, absolument insurpassable. Dès sa sortie, Rio Lobo semble anachronique comparé à Little Big Man, sorti la même année, western du Nouvel Hollywood beaucoup plus critique, ou même par rapport aux autres John Wayne de l’époque qui éprouvait un peu plus le héros vieillissant. Rio Lobo ne serait-il rien d’autre qu’un chant du cygne enroué ? Peut-être bien, mais ça n’empêche pas de revoir l’ultime film de Howard Hawks avec une certaine tendresse. Dès le départ, avec l’attaque d’un train assez impressionnante, le long-métrage montre l’ambition tranquille d’un géant expérimenté et Hawks, retrouvant avec un plaisir évident sa bonne vieille situation de siège (au passage, la tension du tournage ne se ressent aucunement dans le film fini), a gardé un sens du découpage faisant encore mouche (notamment la séquence où McNally et ses compagnons s’introduisent dans le ranch de Ketcham), rythmé par un joli score de Jerry Goldsmith (le compositeur s’est-il jamais planté ?). Le tout porté par un John Wayne certes trop vieux pour ces conneries (censé jouer un vieillard, Jack Elam avait en fait treize ans de moins que le Duke !) mais montrant une autodérision lucide. La jeune Shesta trouve le vieux colonel « confortable », le dentiste se moque des piètres talents d’acteur du cow-boy alors qu’il doit faire croire à une douleur dentaire : autant de piques qui font du héros de western un petit pépère du peuple, un peu rouillé mais réconfortant et chaleureux, Wayne se montrant plus George Abitbol que jamais même si La Classe américaine n’a pas détourné Rio Lobo.

La première rencontre tendue entre Phillips (Jack Elam) et Cord McNally (John Wayne) : « Dis donc, mon vieux, tu voudrais pas me piquer la vedette des fois ? »

Et de la même façon que Rio Bravo, optimiste et collectif, répondait au pessimiste et solitaire film de Zinnemann, Rio Lobo semble aussi vouloir se distinguer du cinéma hollywoodien ambiant, le vieux Hawks opposant sa candeur à la noirceur des jeunes cinéastes émergeants du Nouvel Hollywood. D’ailleurs, cette année-là, John Wayne remportait l’Oscar du meilleur acteur face aux Jon Voight et Dustin Hoffman de Macadam Cowboy. Certes, Little Big Man dépeint un Ouest sauvage et barbare beaucoup plus proche de ce qu’il était en réalité, mais l’humanisme qui emplit une nouvelle fois le western de Hawks est touchant. L’aventure de Rio Lobo prône la fraternité : le colonel et ses deux compagnons ex-confédérés montrent que les ennemis d’une guerre peuvent devenir les alliés d’une autre, les trois hommes réconciliés partant redonner sa liberté fondamentale au village de Rio Lobo. Face aux trois hommes, il y a trois femmes qui tiennent aussi un rôle important : aussi belles que déterminées, Jennifer O’Neill, Susana Dosamantes et Sherry Lansing sont les premières à se rebeller et à en payer le prix. Naturellement, Hawks leur laisse tirer la dernière balle… Est-ce pour cette fraternité paritaire qu’Arte a choisi Rio Lobo pour ouvrir sa soirée John Wayne, suivi d’un portrait de l’acteur insistant sur son patriotisme exacerbé confinant au racisme et l’amenant à être le chef de file du maccarthisme à Hollywood, quelques jours après une élection présidentielle marquée par une division plus forte que jamais de la population américaine ? Vous voyez, revoir Rio Lobo, ça a fait un bien fou finalement.

BASTIEN MARIE


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