Autopsie d’un meurtre

Anatomy of a Murder Film de procès américain (1959) d’Otto Preminger, avec James Stewart, Lee Remick, Ben Gazzara, Arthur O’Connell, Eve Arden, Kathryn Grant, George C. Scott, Murray Hamilton et Joseph N. Welch – 2h41

Ancien procureur devenu petit avocat de campagne, Paul Biegler accepte de défendre le lieutenant Frederick Manion, accusé du meurtre d’un patron de bar qui avait violé sa femme Laura. L’avocat pense pouvoir faire acquitter son client en plaidant une folie passagère, mais au procès, il se retrouve face à Claude Dancer, un ténor du barreau venu de la grande ville…

Devenu un producteur/réalisateur totalement indépendant depuis Carmen Jones cinq ans plus tôt, Otto Preminger adapte avec Autopsie d’un meurtre un best-seller de Robert Traver, pseudonyme de John D. Volker, avocat de la défense dans le procès qu’il raconte. Encore contrarié par les décors de studio de L’Homme au bras d’or, Preminger décide de tourner celui-ci en décors naturels dans le comté de Marquette, Michigan, où s’est déroulée la véritable affaire. Il offre le rôle principal à James Stewart qui, bien que gêné par certains mots crus du film, comprend aussi qu’il ne peut pas refuser un si bon script. Il remportera la Coupe Volpi du meilleur acteur au festival de Venise tandis que son père, haïssant ce qu’il considère être un « dirty picture », fait de la pub dans la presse locale pour dissuader les gens d’aller voir le film ! Dans le reste du casting, outre de jeunes acteurs prometteurs tels que Lee Remick, Ben Gazzara et George C. Scott, le rôle du juge est tenu par un autre véritable avocat, Joseph N. Welch, célèbre pour avoir tenu tête à McCarthy dans le procès médiatisé opposant le sénateur anti-communiste à l’armée US. Le film suivant de Preminger, Exodus (teasé ici par un personnage lisant le livre à l’écran) sera écrit par le blacklisté Dalton Trumbo.

Otto Preminger écoute ce que Duke Ellington a à proposer pour le score de son film, mais a priori, il devrait y avoir du choix…

Outre l’affiche culte créée par Saul Bass, Autopsie d’un meurtre a aussi une super bande-annonce à laquelle je vous conseille de jeter un œil. Dans la salle d’audience du film, Otto Preminger fait prêter serment à tous ses acteurs. Après quoi John D. Voelker, l’auteur du livre, dit au réalisateur qu’il n’a pas de jury. Preminger lui explique alors, en regardant la caméra, que ses jurés seront les millions de spectateurs qui iront voir le film en salles. Astucieux, non ? Sauf qu’à sa sortie, Autopsie d’un meurtre fera scandale par l’usage de mots bien spécifiques comme « viol », « pénétration », « petite culotte » ou « spermatogenèse ». Ca peut faire sourire aujourd’hui mais à une époque où le code Hays était encore en vigueur, que Preminger a pu contourner en tournant le film en indépendant, c’était du sérieux. Au point que le film a été banni de certaines villes comme Chicago, tandis qu’au Royaume-Uni il est sorti dans une version tronquée de vingt minutes, censurant les témoignages les plus explicites. Plus tard, lors des diffusions télévisées du film, Preminger attaqua Columbia Pictures qui laissait les chaînes remplacer des scènes par de la pub ou le couper en épisodes de dix minutes ! Toute cette polémique et remontages éhontés n’ont pas empêché Autopsie d’un meurtre d’être nommé à sept Oscars et considéré comme un grand classique du cinéma américain.

L’aspect sulfureux du film n’apparaîtra sans doute pas immédiatement au spectateur d’aujourd’hui, le mot spermatogenèse n’offusquant plus grand monde. En revanche, le brio d’Autopsie d’un meurtre est encore bien visible, le film d’Otto Preminger restant un modèle de film de procès. Logique puisque le réalisateur semble ambitionner de déconstruire et analyser le système judiciaire américain à travers un dossier particulier, servi sur un plateau par le roman. Comme le générique de Saul Bass montrant chaque membre d’un cadavre dessiné avant de le réassembler, Preminger décortique les détails de son affaire pour montrer comment l’avocat les agencera au profit de son client avec un sens du récit manifeste. Le métrage de 2h40 passe en un clin d’œil sans jamais perdre l’attention du spectateur, même dans la seconde partie cloîtrée dans la salle d’audience. Une fluidité aussi permise par le score de Duke Ellington, son jazz apportant légèreté et respiration au récit/dossier plutôt que de paraphraser la gravité de l’affaire ou la solennité de la cour, exactement comme Biegler, amateur de jazz, en écoute pour se détendre entre deux affaires. L’avocat est évidemment joué par James Stewart, éternel héros ordinaire, porté par l’idéalisme désintéressé de sa profession – et comme le film est en noir et blanc, on ne le verra pas rougir à la prononciation des fameux mots tabous. Révélé par le film noir, Preminger trouve dans le personnage de Stewart un héros moins tortueux, plus lumineux qu’à son habitude, ayant une bonne influence sur ses collaborateurs : son adjoint (Arthur O’Connell) lâche la bibine pour monter le dossier à ses côtés, tandis que sa secrétaire (Eve Arden) semble croire au même idéal de justice que lui puisqu’elle travaille quasi-bénévolement.

Paul Biegler (James Stewart) surveille la femme de son client, Laura Manion (Lee Remick), pour être sûr qu’elle n’aguiche pas trop le jury…

L’affaire d’Autopsie d’un meurtre n’est pas non plus choisie au hasard : il s’agit d’un meurtre flagrant, devant témoins, ne nécessitant pas d’enquête policière préalable. Tous les éléments sont ainsi montrés au spectateur au fil de l’affaire racontée chronologiquement, sans qu’on ne voit le meurtre, déjà parce que Preminger avait horreur des flash-backs, mais aussi pour nous faire percevoir l’affaire comme les jurés le feraient, le réalisateur nous laissant à notre propre jugement. Ce sera donc à nous de nous faire notre idée de l’accusé et de sa femme, brillamment joués par les jeunes Ben Gazzara et Lee Remick, ne cherchant nullement à dissimuler l’ambiguïté de leurs personnages, l’un pouvant sembler trop arrogant et l’autre trop aguicheuse pour être honnêtes. Preminger ne fait pas non plus de mystère de la nature éminemment théâtrale du procès, George C. Scott et James Stewart étant de formidables clients pour ça. L’un et l’autre se reprochent leurs coups bas, leurs révélations spectaculaires, leurs questions borderline que le jury ne peut pas ignorer, arbitrant ce combat de David contre Goliath entre le petit avocat de campagne et le ténor de la grande ville. Par ailleurs, Stewart veut montrer son client et sa compagne sous leur meilleur jour, lui en uniforme militaire avec médailles, elle en tenue convenable avec sa paire de lunettes sérieuse. Le but est évidemment d’influencer le jury à coups de théâtre successifs, modérés par un juge qui n’est pas dupe. Preminger ne montre pas les plaidoiries finales de chaque avocat, craignant peut-être la redondance. Il montre cependant O’Connell, dans l’attente du verdict, s’émerveiller du rôle du jury indispensable à l’exercice équitable de la justice – ce qui permet de renvoyer au tout aussi essentiel 12 hommes en colère de Sidney Lumet tourné deux ans plus tôt. On ne révèlera évidemment pas l’issue d’Autopsie d’un meurtre, ça obligera de voir ou revoir avec autant de plaisir ce film passionnant dans ses moindres détails…

BASTIEN MARIE

Autre film d’Otto Preminger sur le Super Marie Blog : Mark Dixon, détective (1950)


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