Lorenzo

Lorenzo’s Oil Drame américain (1992) de George Miller, avec Susan Sarandon, Nick Nolte, Peter Ustinov, Kathleen Wilhoite, Margo Martindale et Zack O’Malley Greenburg – 2h09

En 1984, Augusto et Michaela Odone apprennent que leur fils de cinq ans, Lorenzo, est atteint d’une maladie rare et incurable, l’adrénoleucodystrophie (ALD), qui provoque la détérioration brutale et irréversible du système nerveux. Totalement étrangers au monde médical et scientifique, les Odone vont se battre pour sauver leur fils…

« La vie n’a de sens que dans la lutte. Triomphe ou défaite sont entre les mains des dieux. Alors célébrons la lutte. » Chant swahili

Ereinté par les tournages compliqués de La Quatrième Dimension (1983), Mad Max : au-delà du dôme du tonnerre (1985) et Les Sorcières d’Eastwick (1987), George Miller envisage de ne plus jamais réaliser de films et de s’en tenir à la production de ceux des autres. Heureusement, une histoire vraie va le convaincre de reprendre la caméra. C’est celle des Odone, que Miller découvre dans un magasine sans y croire : l’article parle sans détour de « miracle », et ce qui convainc Miller, ancien médecin, de se jeter dans cette histoire, c’est de rendre hommage au long combat du couple et à leur détermination sans aucun recours à une intervention divine. Aussitôt, Miller rédige le script avec Nick Enright, un dramaturge australien réputé, ils s’inspirent des Hommes du président pour parvenir à vulgariser efficacement les termes médicaux très techniques de leur sujet, et le réalisateur parvient à obtenir d’Universal un budget de 30 millions de dollars. Pour les rôles principaux, Miller pense immédiatement à Nick Nolte en rencontrant le vrai Augusto Odone, tandis que pour le rôle de Michaela, son cœur balance entre deux sorcières d’Eastwick. Il le propose d’abord à Michelle Pfeiffer qui devra y renoncer à cause de la longue préparation de Batman, le défi, puis à Susan Sarandon qui se trouve déjà connaître l’histoire des Odone et qui n’accepta de lire le script qu’une fois sûre que Pfeiffer ne puisse pas le faire. A sa sortie, Lorenzo fut un échec, la faute à une promo le présentant comme un « drame de la semaine », ces mélos télévisuels traitant d’un sujet très spécifique, alors que le film est bien plus que cela, et malgré deux nominations aux Oscars (meilleur scénario et meilleure actrice), il fut longtemps invisible, uniquement chéri par les fans de Miller connaissant son importance dans la filmographie du père de Mad Max. Un oubli fort heureusement corrigé par Elephant Films qui vient de le sortir en bluray, permettant humblement à Lorenzo d’accéder à la reconnaissance qu’il mérite.

Sur le tournage de Lorenzo, George Miller garde son habituel sourire, même quand le film ne s’y prête pas.

Ne vous fiez donc pas à l’affiche présentant le film dans sa définition la plus rudimentaire de « drame de la semaine » : Lorenzo est un film de guerre, contre la maladie, Christophe Gans le définissant à sa sortie comme « la bataille des Ardennes du monde médical » ! Et effectivement, la vision de Lorenzo est exténuante tant George Miller, par son écriture et sa mise en scène expertes, nous invite à partager la lutte des Odone au plus près du couple. La découverte du diagnostic est apocalyptique, fondant littéralement sur les personnages : après avoir découvert les conséquences fatales de la maladie de son fils en surimpression sur son visage dévasté, Augusto (Nick Nolte en fait des caisses, mais c’est comme ça qu’on l’aime) s’effondre en hurlant dans des escaliers, filmé en plongée verticale. Une plongée verticale qui tombe de la même manière sur Michaela priant à l’église, l’axe de la caméra voulant la forcer à accepter la fatalité qui l’accable (comme le suggèrerait aussi sa foi catholique) avant qu’elle ne lève les yeux non pas pour implorer mais au contraire pour signifier son combat (et on sait la force et la dignité que Susan Sarandon va y apporter !). Ensuite, la lutte est parfaitement au diapason des thématiques habituels de George Miller : on y retrouve les forts accents mythologiques (cf le chant swahili en ouverture du film et en exergue de cet article ne pouvant mieux définir le sujet de Lorenzo) ainsi que la méfiance des faux prophètes (non pas que le médecin joué par Peter Ustinov soit mauvais mais il ne peut s’extraire de la lente procédure de sa profession que les Odone n’ont pas le choix que de contourner) et la désolidarisation d’une communauté engoncée dans son pessimisme (l’association des familles de malades qui refusent de se joindre au combat du couple sous prétexte de donner de faux espoirs). Et on peut définitivement lier Lorenzo à Mad Max dans sa recherche obstinée de ressources : comme l’eau et l’essence du monde post-apocalyptique, c’est ici une huile qui est au centre de la quête de Lorenzo’s Oil.

Quant au scénario et à la réalisation, George Miller n’est évidemment pas du genre à faire dans la neutralité télévisuelle attendue d’un drame de la semaine, bien au contraire. Au script, l’étude des Hommes du président a été amplement bénéfique : si on peut se sentir dépassé de prime abord (comme les Odone eux-mêmes, après tout), la vulgarisation médicale à l’œuvre dans Lorenzo fonctionne idéalement, Augusto trouvant de bonnes idées visuelles pour clarifier les enjeux, comme son schéma d’un évier illustrant l’anomalie de l’ALD, sa chaîne de trombones pour figurer celle des graisses dans l’organisme et son graphique pour suivre l’évolution de l’état de santé de son fils. Et à la mise en scène, Miller n’hésite pas à faire de Lorenzo un authentique film d’horreur. Il y a évidemment la séquence du rêve d’Augusto lui révélant la solution, mais aussi les scènes au chevet de Lorenzo dont les hurlements d’agonie envahissent la bande sonore, dont la pâleur et la brume de ses appareils respiratoires le font ressembler à un enfant possédé. Le plus proche cousin de Lorenzo est donc L’Exorciste, de manière fort logique finalement puisque le film de Friedkin parlait lui-même métaphoriquement d’un enfant défiguré par la maladie. Les efforts intellectuels que doivent fournir les Odone pour comprendre le mal de leur fils et les accents horrifiques du métrage font donc de Lorenzo un film éprouvant, mais il y a aussi un motif plus discret, habituel au réalisateur, qui le rend plus terrible encore : ce sont les fondus au noir qui concluent ses séquences, unique procédé relativement classique que Miller concède à ses films modernes, et qui, à chaque occurrence (et il y en a un paquet), induisent une ellipse effroyablement redoutée. Car on sait que les Odone sont lancés dans une terrible course contre la montre, contre la rapidité de la dégénérescence provoquée par l’ALD, et chaque fondu au noir s’alourdit de ce temps perdu, et on craint à chaque fois que l’image s’éteint qu’elle ne se rallume plus.

Augusto Odone (Nick Nolte) manie l’huile de Lorenzo aussi précieuse que l’essence dans le monde de Max Rockatansky.

Bon, vu ce que je vous ai décrit jusqu’ici, vous devez vous dire que Lorenzo doit être un film bien déprimant. En même temps, je vous avais prévenus : quand on regarde le film, on se bat vraiment avec les personnages et on en ressort vraiment exsangue. Et encore, Susan Sarandon avait dit que l’équipe avait prévu de commencer le film en couleurs puis de le faire glisser vers le noir et blanc à mesure que l’état de Lorenzo empirait. Ils n’avaient plus les moyens d’exécuter cette transformation en post-production, mais il en reste l’idée dans la photographie de John Seale (dont c’est la première collaboration avec Miller) obscurcissant l’image et resserrant le cadre sur la famille à mesure que l’ALD se développe. Du coup, je me sens presque du devoir de vous spoiler le film : oui, Lorenzo se termine bien, l’huile (dont le créateur, so british et cocasse, joue son propre rôle dans le film !) permettant de soigner l’enfant et d’espérer une rééducation tout aussi étroitement scrutée par la caméra avec un gros plan sur le petit doigt de Lorenzo, faisant un mouvement minime d’une puissance infinie. Durant le générique de fin, Miller met des images des milliers d’enfants que l’huile de Lorenzo a permis de sauver (ce qui fait peut-être un peu cheesy mais vu la dureté du reste du métrage, on ne va pas s’en plaindre), concluant ce beau film qui n’a donc pas raconté un miracle mais bien célébré une lutte.

BASTIEN MARIE


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